SEPTEMBRE S’ÉCRIT 24 / 30

CES ENDROITS OÙ L’ON SE SENT CHEZ SOI

Parfois avant même d’y avoir vécu

EXPLORER × RESSENTIR × COMPRENDRE

Regardez un peu plus près… Il y a toujours une histoire derrière ce que l’on croyait connaître…

Il y a des endroits que l’on visite, d’autres que l’on admire, et puis il y a ceux où, sans vraiment savoir pourquoi, on commence déjà à imaginer sa vie, une petite maison dans une ruelle, un café où l’on prendrait ses habitudes, un marché où l’on finirait par reconnaître les commerçants...

Parfois, il suffit d’une lumière, d’une odeur, d’une promenade, quelque chose se passe. 
Ici, je pourrais rester, et ce qui est assez étrange, c’est que cette sensation n’a finalement pas grand-chose à voir avec la beauté d’un endroit.

J’ai visité des lieux magnifiques sans ressentir la moindre envie d’y vivre.

Et je me suis sentie chez moi dans d’autres avant même d’avoir eu le temps de véritablement les connaître.

Alors qu’est-ce qui fait qu’un lieu devient un peu le nôtre ?

NANTES, D’ABORD UNE ESCALE

À l’époque où je travaillais pour Brussels Airlines, Nantes était une escale, rien ne laissait présager que j’y vivrais un jour.

Nous y arrivions en équipage, nous avions quelques heures devant nous et j’aimais particulièrement nos balades à vélo, j'ai d’ailleurs retrouvé ces photos.

Des vélos, une glace prise au passage, quelques heures dans Nantes entre collègues…

Rien qui ressemblait encore à une vie ici, et pourtant, avec le recul, c’est assez drôle de regarder ces images en sachant que quelques années plus tard, j’allais finir par y poser mes valises.

C’est une façon assez particulière de découvrir une ville, nous n’étions pas vraiment touristes, pas des habitants non plus, nous étions simplement de passage.

Et Nantes me plaisait, sans que je cherche particulièrement à savoir pourquoi.

Puis, quelques années plus tard, après Genève, il a fallu choisir une ville où m’installer, Nantes s’est imposée naturellement, cela fait maintenant huit ans.

Et lorsque j’y repense, je crois que mes escales avaient peut-être déjà fait une partie du travail.

La ville n’était plus vraiment inconnue, j’y avais ri, j’y avais pédalé, j’y avais partagé des moments.

J’avais déjà commencé à y fabriquer des souvenirs avant même d’envisager d’y vivre.

En psychologie environnementale, il existe justement un concept pour parler de ces liens : l’attachement aux lieux, ou place attachment.

Les recherches ne le réduisent pas à la beauté d’un paysage, elles s’intéressent aussi aux personnes, aux expériences, aux significations que nous donnons aux lieux et aux processus émotionnels, cognitifs et comportementaux qui nous y relient. 

Autrement dit, nous ne nous attachons pas seulement à un endroit.

Nous nous attachons aussi à ce que nous y avons vécu.

ON PEUT TROUVER UN ENDROIT MAGNIFIQUE SANS L’AIMER

Dubaï en est probablement le meilleur exemple pour moi.

C’est beau

Impressionnant

Parfois excessif

Et pourtant, je ne m’y projette pas

Il me manque quelque chose

Une âme, peut-être

C’est évidemment très personnel ...

D’autres personnes peuvent y construire leur vie, y être heureuses et y ressentir exactement ce que je ressens ailleurs.

Mais justement, cela montre bien qu’il existe une différence entre admirer un lieu et s’y attacher.

Nous pouvons être impressionnés par une architecture, un paysage ou une ville entière sans jamais ressentir l’envie d’y poser nos valises.

Et inversement, une simple ruelle peut contenir infiniment plus.

À RABAT, UNE RUELLE N’EST JAMAIS SEULEMENT UNE RUELLE

À Rabat, il existe une impasse familiale où mon père a grandi, Elle porte le nom de mon grand-père et de notre famille.

Je préfère garder son emplacement exact pour nous, mais elle représente une partie de notre histoire, de mes origines et de mon enfance.

Et en face, il y a un autre quartier.

Celui dans lequel, parfois, je rêve d’acheter une petite maison.

J’aime m’y perdre, les ruelles montent, les façades se parent de bleu, on passe près de la fontaine et, en continuant, on finit par rejoindre ce café avec sa vue incroyable.

Mon grand-père y prenait son thé chaque jour.

Mon père m’y a emmenée de très nombreuses fois et aujourd’hui encore, j’aime y retourner.

Il y a quelque chose d’assez étrange lorsque l’on marche dans un endroit que plusieurs générations de notre famille ont connu avant nous.

Je n’ai évidemment pas vécu l’enfance de mon père.

Je n’étais pas assise chaque jour à côté de mon grand-père lorsqu’il prenait son thé.

Pourtant, les lieux sont toujours là.

Alors parfois, je m’imagine y vivre à mon tour, une petite maison, rien de spectaculaire.

Simplement pouvoir sortir, emprunter ces ruelles bleues, passer près de la fontaine et monter jusqu’à ce café où mon grand-père avait ses habitudes.

M’asseoir à mon tour devant un thé et retrouver cette vue presque improbable sur l’océan, depuis la hauteur des remparts.

Non pas pour reproduire son histoire, pour continuer la mienne à quelques mètres de la sienne, c’est peut-être aussi cela, se sentir chez soi.

Appartenir à une histoire qui a commencé bien avant nous tout en ayant envie d’y écrire la suite.

ET PUIS IL Y A LES ENDROITS QUI N’ONT AUCUNE RAISON DE NOUS ÊTRE FAMILIERS

La Polynésie est probablement celui que je comprends le moins, la première fois que j’y suis allée, je n’y avais aucun souvenir.

Aucune enfance

Aucune escale répétée

Aucune histoire familiale comparable à celle de Rabat

Et pourtant… je me suis sentie chez moi, Immédiatement.

Aujourd’hui encore, je serais incapable d’expliquer exactement pourquoi.

Je pourrais parler de l’océan, de la végétation, de la lumière, des odeurs, des gens, du rythme de vie, de rencontres.

Mais aucune de ces réponses ne suffirait vraiment, c’est un tout.

Depuis, mon histoire personnelle liée à la Polynésie a changé, cette sensation, elle, est restée.

Et c’est peut-être la partie la plus fascinante de l’attachement aux lieux : tout n’est pas parfaitement explicable.

La recherche elle-même décrit l’attachement comme quelque chose de multidimensionnel, où peuvent se mêler le lieu physique, les significations personnelles ou collectives et les processus psychologiques par lesquels nous créons un lien avec lui. 

Alors peut-être qu’avec certains endroits, nous comprenons d’abord que nous nous y sentons bien…

Et seulement ensuite pourquoi.

PARFOIS, IL SUFFIT D’UNE ODEUR

Lorsque je quitte un endroit auquel je suis attachée, je serais incapable de dire précisément ce qui me manque en premier

L’odeur ?

La lumière ?

Une personne ?

Une bonne table ?

Une habitude ?

L’atmosphère ?

Probablement tout cela en même temps, et il suffit parfois de presque rien pour y retourner, une odeur retrouvée ailleurs, un plat, une lumière particulière, quelques notes de musique...

Soudain, nous ne sommes plus exactement là où nous étions une seconde auparavant.

Les odeurs sont d’ailleurs particulièrement intéressantes : les recherches sur la mémoire autobiographique montrent qu’elles peuvent provoquer des souvenirs personnels très émotionnels et une forte sensation d’être mentalement ramené dans le passé. 

C’est probablement pour cela que certains lieux continuent d’exister en nous longtemps après les avoir quittés.

Nous pouvons oublier le nom d’une rue, l’ordre exact des bâtiments, le restaurant où nous avions mangé, et pourtant reconnaître immédiatement l’atmosphère.

UN ENDROIT DEVIENT PEUT-ÊTRE LE NÔTRE LORSQU’IL CESSE D’ÊTRE UNE DESTINATION

Plus j’y pense, moins je crois qu’il existe une seule façon de se sentir chez soi.

Nantes est devenue ma ville après avoir été une escale.

Rabat me relie à ce qui existait avant moi et, peut-être, à quelque chose que j’y construirai un jour.

La Polynésie m’a donné cette sensation avant même que j’aie eu le temps de fabriquer suffisamment de souvenirs pour l’expliquer.

Et Dubaï me rappelle qu’un lieu peut être magnifique sans devenir le nôtre.

Finalement, ce ne sont peut-être pas les endroits qui nous attachent à eux, ce sont les vies que nous commençons à y imaginer.

Les personnes que nous y rencontrons

Les repas que nous partageons

Les rues que nous finissons par connaître

Les odeurs que nous reconnaissons

Les habitudes que nous prenons

Les souvenirs que nous y laissons

Et cette petite envie de revenir lorsque nous sommes partis

PUIS LA PORTE DE L’AVION SE REFERME

Dans mon métier, il y a un moment où je sais que le voyage est véritablement terminé, la porte se ferme.

Armement des toboggans... Go back home.

Et je trouve cette expression assez amusante.

Parce qu’il m’est arrivé de rentrer chez moi après avoir quitté un endroit où, quelques heures auparavant, je me sentais également chez moi.

C’est peut-être l’une des choses que les voyages m’ont apprises.

Nous pouvons avoir une adresse

Un endroit où poser nos valises

Et malgré tout laisser quelques morceaux de nous ailleurs

Dans une ville découverte à vélo

Dans les ruelles bleues d’un quartier de Rabat

Quelque part sur une île du Pacifique.

Alors peut-être que la véritable question n’est pas :

« Où est chez moi ? »

Mais plutôt :

« Combien d’endroits peuvent le devenir ? »

Certains lieux ne nous demandent finalement pas de choisir entre partir et rester.

Ils nous donnent simplement une raison de revenir.

Et demain, regardez peut-être le monde un peu différemment.

✈︎ MOANA SEA SOÛL ✈︎
— Explorer Notre Propre Nature —

 

✎ NOTE • POUR ALLER PLUS LOIN

L’attachement aux lieux (place attachment) est étudié notamment en psychologie environnementale. Il ne désigne pas une sorte de « coup de foudre géographique » que la science pourrait prédire, mais les liens que nous développons avec certains environnements à travers différentes dimensions : personnelles ou collectives, affectives, cognitives, comportementales, sociales et physiques. 

C’est aussi ce qui explique pourquoi deux personnes peuvent regarder exactement le même paysage et ne pas du tout y ressentir la même chose.

Un lieu ne contient pas à lui seul tous les souvenirs que nous lui attribuons, nous les y déposons aussi.

Et parfois, sans vraiment savoir pourquoi, nous avons simplement envie d’y revenir.