SEPTEMBRE S’ÉCRIT 20 / 30
POINT NEMO : L’ENDROIT OÙ LES HUMAINS LES PLUS PROCHES SONT PARFOIS DANS L’ESPACE
EXPLORER × S’ÉLOIGNER × CONTEMPLER
Regardez un peu plus près… Il y a toujours une histoire derrière ce que l’on croyait connaître.
Au milieu du Pacifique Sud existe un point situé à environ 2 688 kilomètres de toute terre, un endroit si isolé que, lorsque la Station spatiale internationale passe au-dessus, les humains les plus proches peuvent se trouver… dans l’espace.
Imaginez, un bateau s’arrête quelque part au milieu du Pacifique Sud, on monte sur le pont
Devant : l’océan
Derrière : l’océan
À gauche, à droite : encore l’océan
Aucune côte à l’horizon, aucun port, aucune île derrière laquelle imaginer quelques maisons.
Il faudrait parcourir près de 2 688 kilomètres avant d’atteindre les terres les plus proches.
Bienvenue au point Nemo, ou plutôt, presque bienvenue.
Car il y a de fortes chances que nous n’y allions jamais.
LE POINT LE PLUS ÉLOIGNÉ DE TOUTE TERRE
Le point Nemo n’est ni une île, ni une bouée perdue au milieu du Pacifique.
Rien ne permet de le reconnaître lorsqu’on l’atteint.
Il s’agit d’un point géographique théorique situé aux coordonnées approximatives 48°52,6′ sud et 123°23,6′ ouest, dans le Pacifique Sud.
Les géographes l’appellent le pôle océanique d’inaccessibilité : le point de l’océan situé à la plus grande distance possible de toute terre émergée.
Autour de lui, les premières terres se trouvent à environ 2 688 kilomètres.
Au nord se trouve Ducie, un atoll des îles Pitcairn.
Au nord-est, Motu Nui, un petit îlot au large de Rapa Nui — l’île de Pâques.
Et au sud, Maher Island, près de l’Antarctique.
Trois minuscules morceaux de terre séparés du point Nemo par une immensité d’eau.
Pour donner une idée de cette distance : depuis Paris, 2 688 kilomètres suffiraient largement pour traverser plusieurs pays européens.
Au point Nemo, cette même distance ne mène qu’à la première terre.
Il y a quelque chose de particulier à regarder une carte du Pacifique.
Je l’ai traversé de nombreuses fois pour rejoindre la Polynésie et, même lorsque l’on finit par s’habituer aux longues heures de vol et à cette immensité entre deux terres, l’arrivée à Tahiti n’est jamais vraiment devenue banale pour moi.
L’avion s’aligne, les montagnes apparaissent, puis le lagon, l’océan et ces îles qui semblent presque clairsemées au milieu du bleu.
Après plus de vingt heures de voyage, on comprend physiquement ce que signifie être loin.
Le point Nemo pousse simplement cette sensation jusqu’à son extrême : ici, même les îles disparaissent.
MAIS POURQUOI « NEMO » ?
Le nom semble avoir été inventé pour cet endroit et d’une certaine manière, c’est le cas.
Le point a été calculé en 1992 par Hrvoje Lukatela, ingénieur en géodésie, grâce à des outils informatiques capables d’analyser la géométrie de la Terre et les distances entre les côtes.
Pour le baptiser, Lukatela choisit Nemo.
Le capitaine Nemo
Celui de Vingt mille lieues sous les mers, le roman de Jules Verne publié au XIXᵉ siècle.
À bord du Nautilus, Nemo avait choisi la mer comme territoire et renoncé au monde terrestre, Lukatela expliquera plus tard que ce personnage, décidé à parcourir les océans sans remettre pied à terre, lui semblait particulièrement approprié pour désigner le point de notre planète situé le plus loin de toute terre.
Mais le nom possède un second écho presque trop parfait.
En latin, nemo signifie « personne ».
Point Nemo
Le point de personne
Difficile d’imaginer mieux
DEPUIS LE CIEL, L’IMMENSITÉ CHANGE
À force de voler, certaines choses extraordinaires deviennent presque familières.
Les altitudes, les différentes phases d’un vol, le moment où l’avion quitte véritablement la terre ou celui où il s’en rapproche à nouveau…
Et pourtant, certains paysages arrivent encore à faire disparaître cette habitude.
Je ressens toujours ce vertige lorsque l’avion survole le Groenland entre Paris et Los Angeles : cette impression très particulière d’être, soudain, au milieu de nulle part.
Avec l’océan, la sensation est différente.
Depuis le ciel, j’observe l’océan, au niveau de la mer, je le vis, en avion, cette immensité me rassure presque. En bateau, elle m’impressionne davantage.
La mer me fascine précisément parce que je sais qu’elle peut surprendre, changer, devenir immense en quelques instants.
Alors imaginer le point Nemo depuis la surface plutôt que depuis une carte change complètement la perspective.
Et c’est là que l’histoire devient encore plus étrange, car dans cet endroit où toute présence humaine semble incroyablement lointaine, il suffit parfois de lever les yeux.
LES HUMAINS LES PLUS PROCHES SONT PARFOIS… DANS L’ESPACE
C’est probablement le détail le plus vertigineux de toute cette histoire.
La Station spatiale internationale évolue à environ 400 kilomètres au-dessus de la Terre.
Ainsi, lorsqu’elle passe suffisamment près de la région du point Nemo, ses occupants peuvent se trouver beaucoup plus proches d’un bateau situé là que les humains présents sur les terres les plus proches, à quelque 2 688 kilomètres.
Imaginez à nouveau la scène, nous sommes au milieu du Pacifique, personne devant nous, personne derrière nous.
Des milliers de kilomètres d’océan dans toutes les directions, et les êtres humains les plus proches pourraient se trouver non pas quelque part derrière l’horizon…
mais au-dessus de notre tête ... À bord d’un laboratoire qui traverse le ciel à plusieurs centaines de kilomètres d’altitude.
Il existe peu d’endroits sur Terre capables de brouiller aussi joliment notre notion de proximité.
PERSONNE AUTOUR… OU PRESQUE
Dire que le point Nemo est « l’endroit le plus isolé de la planète » ne signifie évidemment pas qu’aucun bateau ne peut traverser cette région.
Le point Nemo n’est pas interdit.
Il n’existe pas non plus de frontière autour de lui.
Des navires peuvent naviguer dans le Pacifique Sud et certaines courses au large traversent cette immense partie du monde.
Son isolement est géographique : il est défini par sa distance aux terres, et non par l’absence absolue et permanente d’êtres humains.
C’est une nuance importante.
Car le point Nemo n’est pas un endroit magique où personne n’est jamais allé.
Sa singularité est peut-être encore plus intéressante que cela :
c’est l’endroit où la géographie elle-même nous éloigne le plus du monde terrestre.
UN DÉSERT AU MILIEU DE L’OCÉAN
On pourrait imaginer qu’un endroit aussi éloigné de l’être humain soit un paradis de vie marine.
Pourtant, cette partie du Pacifique Sud appartient à une immense région océanique où les eaux de surface sont relativement pauvres en nutriments.
L’éloignement des continents limite notamment certains apports nutritifs, tandis que la circulation océanique contribue à maintenir des eaux particulièrement oligotrophes, autrement dit pauvres en éléments nutritifs.
Le paradoxe est joli
Nous sommes au milieu du plus grand océan de la planète, entourés d’eau à perte de vue, et pourtant, certaines zones de cette immensité peuvent ressembler, biologiquement parlant, à de véritables déserts océaniques.
Le vide du point Nemo n’est donc pas seulement une impression produite par la carte.
Il existe aussi, d’une certaine manière, sous la surface.
ET PUIS L’ESPACE EST REVENU DANS L’HISTOIRE
Comme si les astronautes ne suffisaient pas.
L’isolement exceptionnel de cette partie du Pacifique lui a donné une fonction pour le moins inattendue.
Elle est parfois surnommée le « cimetière des vaisseaux spatiaux ».
Lorsqu’un grand engin spatial évoluant en orbite basse arrive en fin de mission, il ne disparaît pas simplement.
Une grande partie peut brûler lors de sa rentrée dans l’atmosphère, mais certains éléments suffisamment massifs peuvent survivre à cette traversée.
Pour certaines rentrées contrôlées, les opérateurs choisissent donc une région où le risque pour les populations est extrêmement faible.
Et quel meilleur endroit qu’une immense étendue du Pacifique Sud, très éloignée des zones habitées ?
Des engins spatiaux ont ainsi terminé leur voyage dans cette région du monde.
Quelque part sous ces eaux reposent les restes de machines qui, autrefois, tournaient autour de la Terre.
Nous étions partis chercher l’endroit le plus éloigné de toute terre.
Nous voilà entourés de morceaux venus de l’espace.
LE POINT NEMO N’EST PAS UN POINT SUR UNE CARTE
Enfin… techniquement, si
Mais c’est justement ce qui le rend fascinant
Il n’y a pas de monument
Pas de panneau indiquant :
VOUS ÊTES ARRIVÉS.
Pas de falaise spectaculaire à photographier
Pas même une ligne sur l’océan
Si nous passions exactement au-dessus sans connaître nos coordonnées, nous ne remarquerions probablement rien.
Et pourtant, les mathématiques nous disent qu’ici se trouve quelque chose d’unique.
Le point de notre océan le plus éloigné de toute terre.
Cela raconte aussi quelque chose d’étrange sur notre manière d’explorer le monde.
Nous avons besoin de nommer les lieux.
Même ceux qui ne possèdent aucune frontière visible, nous dessinons des lignes dans l’eau, calculons des distances, cherchons le centre, les extrêmes, le plus profond, le plus haut, le plus éloigné.
Peut-être parce qu’une immensité devient légèrement moins vertigineuse dès lors que nous pouvons lui donner un nom.
QUELQUE PART DANS LE PACIFIQUE
Le point Nemo n’a finalement rien à nous montrer.
Et c’est peut-être précisément pour cela qu’il est si fascinant.
Pas de monument
Pas de paysage à atteindre
Pas de photographie célèbre à reproduire
Seulement un endroit où nous sommes minuscules.
J’ai déjà connu cette sensation en mer, lorsque plus aucune terre n’est visible autour, étrangement, elle ne m’angoisse pas, elle m’apaise.
Elle remet aussi certaines choses à leur place.
Nous sommes de toutes petites présences au milieu d’une planète immense et, malgré cela, nous sommes parvenus à laisser notre trace jusque dans ses océans les plus éloignés.
Peut-être est-ce aussi pour cela que ces endroits méritent d’exister presque sans nous.
Et si, un jour, j’avais la chance d’arriver exactement au point Nemo ?
Je crois que je ne mettrais aucune musique
Je regarderais d’abord l’horizon
Puis je poserais la main dans l’eau
Et si la mer le permettait, peut-être que j’y entrerais doucement
Pas en sautant
Un pied après l’autre, simplement pour prendre conscience de l’endroit où je suis
La photographie viendrait après
Parce qu’il existe encore des lieux que l’on devrait peut-être vivre avant de chercher à les garder.
Et au point Nemo, au milieu de presque rien, le silence ferait déjà partie du voyage.
MOANA SEA SOÛL
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