JOHN ATKINSON GRIMSHAW

Celui qui peignait le silence de la nuit

Ses tableaux ressemblent parfois à des photographies prises un soir où la Lune aurait décidé d’éclairer un peu plus fort que d’habitude. Pourtant, il n’y a ni objectif, ni capteur, ni mode nuit. Seulement un homme, ses yeux, sa mémoire et de la peinture.

La première fois que l’on s’attarde sur une nuit de John Atkinson Grimshaw, quelque chose trouble.

On connaît cette image.

Une rue mouillée, une pleine Lune parfaitement visible, sa lumière qui glisse sur les pavés, accroche une façade, traverse les branches nues d’un arbre et finit sa course dans l’eau.

Cela ressemble presque à l’une de ces photographies que l’on prend aujourd’hui lorsqu’un soir, sans vraiment savoir pourquoi, la Lune paraît particulièrement belle.

Alors on regarde mieux, et on réalise que rien n’a été photographié.

Tout a été peint

C’est probablement ce qui me fascine le plus chez Grimshaw : cette beauté presque photographique créée à une époque où capturer la nuit n’avait évidemment rien de la simplicité avec laquelle nous sortons aujourd’hui un téléphone de notre poche.

Mais peut-être que la véritable prouesse n’est pas d’avoir peint la lumière, peut-être est-ce d’avoir appris à regarder la nuit.

UN HOMME QUI REGARDAIT LA LUMIÈRE

John Atkinson Grimshaw naît à Leeds, en Angleterre, en 1836.

Il n’emprunte pas la trajectoire toute tracée du grand artiste formé dans les institutions. Largement autodidacte, il travaille d’abord pour le Great Northern Railway avant d’abandonner cette sécurité en 1861 pour se consacrer à la peinture.

Il observe, expérimente, s’intéresse à la photographie et utilise notamment la camera obscura pour l’aider dans la construction de certaines perspectives.

Son époque lui offre d’ailleurs un terrain extraordinaire, la ville victorienne est en train de changer, à la lumière naturelle de la Lune viennent désormais se mêler les éclairages artificiels : becs de gaz, vitrines, puis nouvelles lumières électriques, Grimshaw peint précisément cette rencontre.

Le ciel ancien au-dessus d’une ville moderne, la Lune et le lampadaire.

L’obscurité et ce que l’être humain invente pour la repousser.

Ses scènes nocturnes deviennent tellement caractéristiques qu’il les appelle ses « moonlights », et elles impressionnent jusque chez ses contemporains. James McNeill Whistler, lui-même célèbre pour ses nocturnes, reconnaîtra avoir pensé avoir inventé le genre avant de découvrir les nuits de celui qu’il surnommait « Grimmy ».

Mais derrière la technique demeure une question beaucoup plus difficile à résoudre :

Grimshaw peignait-il la nuit telle qu’elle était… ou telle qu’il la ressentait ?

UNE PHOTOGRAPHIE QUE L’ON PRENAIT D’ABORD AVEC LES YEUX

J’ai appris quelque chose à ce sujet très loin de Leeds.

En Laponie

J’y ai photographié des aurores boréales, et les aurores ont cette particularité assez déroutante : certaines nuits, l’appareil photographique parvient à révéler des couleurs et une intensité que l’œil distingue beaucoup moins nettement.

Alors oui, j’ai des photographies, mais mes souvenirs les plus précieux ne sont pas nécessairement ceux que j’ai capturés.

Je me souviens de la neige, des bougies qui y brûlaient, de certains jeux de lumière de ces quelques secondes pendant lesquelles la meilleure chose à faire était précisément de ne rien faire.

Simplement regarder.

C’est là-bas que j’ai compris que certaines des plus belles choses que nous verrons dans notre vie ne sont peut-être pas faites pour être capturées, elles sont faites pour être vécues au moment T.

Et c’est probablement pour cela que les peintures de Grimshaw m’impressionnent autant.

Nous avons aujourd’hui des appareils extraordinairement performants. Nous pouvons recommencer une photographie vingt fois, modifier l’exposition, augmenter les ombres, corriger les couleurs.

Grimshaw, lui, devait regarder.

Observer la manière dont la lumière touchait une façade, la couleur d’un ciel nocturne, un reflet dans l’eau, l’humidité d’une chaussée.

Puis transformer ce qu’il avait vu, et probablement ce qu’il avait ressenti, en peinture et je trouve cela infiniment plus vertigineux que de réussir une belle photographie de la Lune avec nos appareils modernes.

DEUX PERSONNES NE REGARDENT JAMAIS EXACTEMENT LA MÊME NUIT

C’est peut-être là que la peinture cesse d’être une reproduction.

Si j’avais été debout à côté de Grimshaw au moment où il observait l’un de ces paysages, je ne suis pas certaine que nous aurions vu la même chose.

La scène, oui

Mais pas le paysage

Mon regard se serait probablement attardé davantage sur le reflet de la Lune dans l’eau, parce que c’est ce qui me touche.

Le sien aura peut-être cherché autre chose : une silhouette, une fenêtre, la brume, la façon dont les branches découpent le ciel.

Nous aurions regardé dans la même direction avec deux sensibilités différentes et c’est peut-être cela que nous contemplons encore aujourd’hui, pas seulement une nuit du XIXᵉ siècle.

La façon dont un homme regardait cette nuit.

Une façon romantique, douce, parfois hivernale, des arbres nus. des rues presque vides, une obscurité qui devrait engloutir le paysage et qui, étrangement, paraît pleine de lumière.

Peut-être n’avons-nous d’ailleurs toujours pas complètement percé le mystère de ces tableaux, et peut-être n’y a-t-il rien à percer.

LA NUIT EST HONNÊTE

Il existe une chose étrange avec la nuit :

on y voit parfois plus clair alors même qu’on y voit moins.

Le jour nous donne énormément d’informations, les voitures, les conversations, les visages, les mouvements, les couleurs, les vitrines, les  téléphones, les bruits qui se superposent jusqu’à ne plus vraiment être entendus.

Puis vient la nuit, et le monde semble faire la mise au point.

Comme le focus d’un appareil photographique, elle assombrit une partie de ce qui nous entoure et nous oblige à regarder ce qui reste.

Une fenêtre éclairée devient importante, un pas devient identifiable, un animal qui traverse attire immédiatement notre regard, un bruit existe seul.

Qui est encore dehors ?

Qui travaille pendant que les autres dorment ?

Le boulanger a-t-il déjà commencé sa journée ?

À qui appartient cette silhouette qui traverse la rue ?

Est-ce un chat que l’on vient d’apercevoir ?

La nuit est calme, mais elle n’est pas vide, elle nous débarrasse simplement d’une partie du brouhaha.

Et dans le noir, il devient également plus difficile de tricher avec ce que l’on ressent, une ombre inconnue peut inquiéter, un bruit peut prendre des proportions qu’il n’aurait jamais eues en plein jour.

Puis la Lune apparaît, elle ne transforme pas la nuit en jour.

Elle ne supprime pas l’obscurité, elle nous donne simplement suffisamment de lumière pour accepter d’y entrer.

Et j’aime imaginer cette Lune, que l’humanité connaît depuis bien avant notre naissance, comme une présence familière qui nous prendrait presque par la main :

« Allez, viens. Je te fais visiter ce soir » ...

IL NE FAUT PAS TOUJOURS REMERCIER L’OMBRE

Peut-être que les peintures de Grimshaw me touchent également pour une raison plus personnelle ces derniers mois m’ont appris quelque chose sur l’obscurité, je ne crois pas qu’il faille la romantiser.

Certaines ombres, si j’avais pu les éviter, je les aurais évitées, et si je pouvais les effacer, je le ferais, mais lorsqu’une période sombre s’impose malgré nous, il reste une possibilité : essayer d’y voir ce que l’on ne voyait plus lorsque tout était éclairé.

L’ombre peut révéler

Elle peut transformer

Parfois même nous transcender

Puis vient un moment où elle nous a appris tout ce qu’elle avait à nous apprendre alors, on la chasse.

Et lorsqu’elle refuse de partir, il reste quelque chose d’essentiel à savoir : nous sommes encore capables d’y retrouver de la lumière.

C’est peut-être pour cela que je ne trouve pas les nuits de Grimshaw tristes, l’obscurité y occupe énormément de place, et pourtant, elle ne gagne jamais complètement.

Un reflet suffit

Une fenêtre

Un lampadaire

La Lune

La lumière n’a pas besoin d’occuper tout le tableau pour exister

ENTRER DANS LE TABLEAU

J’ai déjà eu, d’une certaine manière, la possibilité d’entrer dans une peinture, c’était il y a quelques mois, lors d’une exposition consacrée à Vincent van Gogh, l’un de mes peintres préférés, si ce n’est mon préféré.

Un casque de réalité virtuelle permettait de commencer l’expérience dans sa chambre à Arles, puis de se déplacer à travers son univers et ses nuits étoilées.

J’y ai passé un moment tellement agréable que j’ai recommencé l’expérience une seconde fois.

Alors si l’on m’offrait aujourd’hui dix minutes dans une nuit de Grimshaw, je sais exactement ce que je ferais.

Je marcherais

J’observerais la lumière de la Lune sur les bâtiments et les pavés, je m’approcherais de l’eau pour voir ses reflets, je regarderais les arbres nus, le pont, les lampadaires.

Je voudrais même comprendre comment fonctionnent ces éclairages d’un autre temps, et je me laisserais simplement visiter cette ville sous la Lune, sans téléphone, sans chercher à conserver l’image, le tableau l’aurait déjà fait pour moi.

LA NUIT EST TOUJOURS LA MÊME

J’ai la chance de vivre face à des champs, je les photographie beaucoup, probablement beaucoup trop si l’on regarde mes stories.

Et pourtant, je ne m’en lasse pas, parce qu’ils me donnent quelque chose dont j’ai profondément besoin : de l’espace.

Mon travail peut me faire passer de longues journées dans un avion, à l’intérieur d’un tube de métal, entourée d’inconnus, sans possibilité d’ouvrir simplement une fenêtre pour prendre l’air.

Alors lorsque je rentre chez moi, j’ai besoin de l’inverse

De l’horizon

Du vent

D’un endroit qui ne donne pas l’impression d’appartenir entièrement au modernisme

Et certains soirs, devant ces champs, il suffit d’enlever mentalement quelques traces de notre époque pour qu’une question devienne presque impossible à répondre :

En quelle année sommes-nous ?

Il reste une terre cultivée

Des arbres

Et la Lune

Une année, l’agriculteur plante du blé, une autre, du colza, du maïs ou des tournesols, j'aime découvrir ce que le champ deviendra à chaque nouvelle saison.

Les couchers de soleil changent

Les levers aussi

Les animaux adaptent leur vie à cette lumière nocturne

Mais lorsque la pleine Lune éclaire cette étendue, je pourrais être là aujourd’hui comme quelqu’un aurait pu se tenir devant un paysage semblable il y a cent cinquante ans.

La nuit est toujours la même.

CE QUE LE TABLEAU NE PEUT PAS PEINDRE

Il manque pourtant quelque chose aux peintures de Grimshaw.

Le son

Lorsque je médite chez moi, je ferme parfois les yeux, et le paysage ne disparaît pas pour autant.

Je connais les bruits qui m’entourent

Je reconnais les buses

Les renards

Et même les petits pas rapides de mon ami hérisson, qui semble persuadé qu’il peut passer derrière moi en toute discrétion pour récupérer quelques croquettes

Il se trompe.

À un moment, mon chat viendra probablement se frotter contre moi, comme pour vérifier que tout va bien ou simplement signaler sa présence.

Je connais aussi le vent

La façon dont il passe sur ma terrasse, contourne la maison, change avec le temps 

Il y a les odeurs aussi : parfois celle d’une bougie parfumée, parfois l’encens de mes méditations du matin, parfois celles au monoï qui suffit presque à me rappeler que je suis chez moi.

Pendant ces méditations, je m’imagine parfois comme un ballon gonflé à l’hélium, il peut monter très haut.

Voyager

Se laisser porter, mais un fil demeure attaché à la terrasse, mes pieds sont ce fil, ils me ramènent au lieu, au moment présent, à la maison

 

Et lorsque je regarde une rue de Grimshaw, je me demande alors tout ce que la toile ne peut pas nous raconter.

Quel bruit faisait le vent ?

Entendait-on l’eau sous ce pont ?

Des pas résonnaient-ils sur les pavés ?

Un animal traversait-il la rue hors du cadre ?

À quoi ressemblait réellement le silence de cette nuit ?

Nous ne le saurons jamais.

Alors chacun y dépose probablement un peu du sien.

LE DERNIER LUXE

On pourrait croire qu’après avoir autant parlé de la Lune, c’est elle que je choisirais de garder.

Pourtant, si l’on me demandait de ne conserver qu’une seule chose de toutes ces nuits, mon choix serait ailleurs

Je garderais le silence

Je pourrais me passer des lumières au loin

L’obscurité ne me dérange pas

Mais une nuit véritablement silencieuse est devenue quelque chose de rare.

Peut-être est-ce finalement cela qui me bouleverse dans les peintures de John Atkinson Grimshaw.

Bien sûr, il peint merveilleusement la lumière.

Mais lorsque je les regarde assez longtemps, j’ai presque l’impression qu’il a réussi quelque chose d’encore plus impossible.

Il a peint le silence

Et une nuit silencieuse est peut-être l’un des plus beaux trésors que nous puissions encore trouver.