SEPTEMBRE S’ÉCRIT 19 / 30
LES ENDROITS QUI N’EXISTENT QUE SUR LES CARTES
EXPLORER × COMPRENDRE × DOUTER
Regardez un peu plus près… Il y a toujours une histoire derrière ce que l’on croyait connaître.
Pendant longtemps, dessiner une carte du monde nécessitait d’accepter quelque chose qui nous paraît aujourd’hui assez inconfortable, une partie du monde restait à découvrir. Pas de satellite, pas de GPS, pas de Google Maps pour vérifier discrètement si l’île dessinée au milieu de l’océan existe réellement.
Il fallait naviguer
Observer
Écouter les récits de ceux qui revenaient
Prendre des notes
Mesurer lorsque c’était possible, puis essayer de transformer tout cela en une carte suffisamment crédible pour que quelqu’un d’autre puisse, à son tour, prendre la mer.
Et parfois, au milieu de ces cartes apparaissaient des îles, quelqu’un disait les avoir vues, un autre les dessinait, un troisième recopiait la carte, puis un quatrième recopiait probablement le troisième.
Et soudain…
un endroit pouvait exister pendant plusieurs décennies, parfois plusieurs siècles, sans que personne ne soit réellement certain qu’il existait.
Bienvenue sur les îles fantômes.
Une carte n’a pas toujours été une vérité, aujourd’hui, lorsqu’une île apparaît sur une carte, nous partons assez naturellement du principe qu’elle est là.
Quelque part, avec des coordonnées, une superficie, peut-être quelques habitants, probablement même des avis Google si nous cherchons suffisamment longtemps
Mais les cartes anciennes ne fonctionnaient évidemment pas avec notre niveau actuel de connaissance du territoire.
Les informations provenaient de navigations, de relevés, de récits, de croquis et parfois de données imprécises ou incomplètes.
Une côte pouvait être mal positionnée, une distance mal estimée, un banc de nuages pouvait ressembler à une terre, une île réelle pouvait être placée au mauvais endroit.
Et lorsqu’une information entrait dans la cartographie, elle pouvait ensuite être reprise par d’autres cartographes.
Ce qui est assez fascinant finalement, parce que nous avons tendance à penser qu’une carte représente le monde, pendant longtemps, elle représentait aussi ce que nous pensions savoir du monde et ce n’est pas exactement la même chose.
Frisland : une île parfaitement dessinée qui n’existait pas
Prenons Frisland.
Sur certaines cartes anciennes de l’Atlantique Nord, elle est là.
Impossible de la manquer
Une véritable île
Avec une côte
Des reliefs
Des noms
Une géographie suffisamment précise pour que personne ne pense immédiatement :
« Cela ressemble quand même beaucoup à quelque chose que quelqu’un vient d’inventer. »
Frisland apparaît notamment sur une carte publiée en 1558 par le Vénitien Nicolò Zeno, qui affirmait s’appuyer sur des documents relatant les voyages de ses ancêtres dans l’Atlantique Nord.
Puis l’île voyage
Pas dans l’océan
Sur les cartes
Elle est reprise par d’autres cartographes importants et continue d’apparaître dans la représentation de l’Atlantique Nord pendant des générations.
Un endroit qui n’existe pas vient d’accomplir quelque chose d’assez remarquable : il est devenu géographiquement crédible.
Il existe différentes hypothèses concernant l’origine de Frisland.
Confusion avec une terre réelle
Mauvaise localisation
Récit largement inventé
Possible déformation des îles Féroé ou d’autres terres du Nord…
Aujourd’hui encore, l’origine exacte de l’histoire continue d’être discutée.
Une chose, en revanche, est beaucoup plus simple à vérifier : si nous prenons un bateau pour rejoindre Frisland aux coordonnées où les anciennes cartes la plaçaient, nous allons avoir un problème.
Frisland n’est pas là. (Blogs du Congrès)
Le plus étonnant n’est peut-être pas l’erreur, parce qu’une erreur, finalement, n’a rien d’extraordinaire.
Nous en faisons tous, même avec des satellites.
Ce qui me fascine davantage, c’est la manière dont elle peut devenir une information.
Imaginons, un navigateur croit apercevoir une terre.
Il la signale, quelqu’un inscrit cette information sur une carte.
Un autre cartographe consulte cette carte.
Il n’a aucune raison particulière de penser que son confrère a dessiné une île pour s’occuper un mardi après-midi.
Alors il la reprend
La nouvelle carte circul
Elle devient elle-même une source
Et progressivement, la question n’est plus :
« Cette île existe-t-elle ? »
mais :
« Où se trouve exactement cette île dont nous savons qu’elle existe ? »
Le doute vient de changer de place
Et c’est probablement là que l’histoire devient beaucoup plus intéressante qu’une simple erreur de cartographie
Parfois, l’océan ressemble à une terre
Il faut aussi essayer d’imaginer ce que signifiait réellement observer l’horizon depuis un navire.
La visibilité n’est pas parfaite
Il y a du brouillard
Des nuages
Des vagues
Des phénomènes atmosphériques
La fatigue aussi
Et surtout, personne ne peut sortir son téléphone pour vérifier sa position sur une image satellite
Certains récits d’îles fantômes semblent ainsi avoir été favorisés par de mauvaises conditions de visibilité ou par des observations difficiles à interpréter.
Des terres réelles ont également pu être identifiées deux fois sous des noms différents ou positionnées à des coordonnées incorrectes.
Autrement dit, toutes les îles fantômes ne sont pas nécessairement nées d’un mensonge.
Certaines sont probablement nées d’une chose beaucoup plus humaine :
quelqu’un a réellement cru voir quelque chose. (Cambridge)
Certaines îles ont résisté étonnamment longtemps
Et c’est là que notre supériorité technologique moderne va légèrement perdre de sa superbe.
Parce que les îles fantômes ne sont pas uniquement une histoire de navigateurs du XVIe siècle.
Certaines erreurs cartographiques ont survécu beaucoup plus longtemps.
Les cartes se sont améliorées
Les techniques de mesure aussi
Puis sont arrivées les photographies aériennes
Les satellites
Le GPS
Les bases de données numériques
On pourrait donc imaginer que les îles imaginaires ont tranquillement disparu avec les monstres marins dessinés sur les anciennes cartes.
Pas exactement
Des erreurs ont continué à être transmises d’une source géographique à une autre
Parce qu’un problème assez moderne venait de rejoindre un problème très ancien :nous recopions toujours des informations.
Simplement, nous le faisons maintenant beaucoup plus vite, une erreur sur une carte peut devenir très sérieuse
Une île imaginaire pourrait sembler plutôt inoffensive.
Une petite tache d’encre au milieu de beaucoup d’eau.
Sauf qu’une carte n’est pas seulement décorative.
Elle sert à naviguer
À délimiter
À revendiquer
À mesurer
À déterminer où commence et où s’arrête un territoire, certaines îles fantômes ont donc fini par poser des questions qui dépassaient largement la curiosité géographique.
Un exemple assez fascinant est celui de Bermeja, une île représentée pendant longtemps dans le golfe du Mexique.
Des recherches modernes n’ont pas retrouvé l’île aux endroits où elle était censée se trouver.
Or la présence d’une véritable île dans cette zone aurait pu avoir des implications concernant les espaces maritimes et les ressources du golfe.
Tout à coup, une terre qui n’existe pas ne concerne plus seulement les historiens de la cartographie.
L’absence elle-même devient importante et puis il y a les endroits qui ont simplement disparu des cartes
C’est peut-être cela qui me plaît le plus dans cette histoire, une carte peut accueillir un endroit, puis, quelques décennies plus tard, le perdre.
Pas parce qu’une catastrophe l’a englouti, pas parce que l’océan l’a détruit, simplement parce que nous avons fini par comprendre qu’il n’avait jamais été là.
Alors le cartographe l’efface, la mer reprend la place et l’île continue sa vie ailleurs :
dans les anciennes cartes, dans les bibliothèques, dans les archives, dans les histoires de navigateurs et maintenant, évidemment, sur Internet.
Ce qui est assez ironique pour un endroit qui n’a jamais vraiment existé.
Finalement, une carte raconte aussi ceux qui l’ont dessinée
Nous regardons souvent les anciennes cartes pour savoir à quoi ressemblait le monde autrefois.
Mais elles racontent peut-être quelque chose d’encore plus intéressant : à quoi les humains pensaient que le monde ressemblait.
Les zones connues y côtoient les espaces incertains
Les observations rencontrent les récits
La science avance au milieu des erreurs
Et progressivement, génération après génération, certains contours se précisent pendant que d’autres disparaissent.
Cela ne rend pas les anciennes cartes moins intéressantes.presque l’inverse.
Une carte parfaitement exacte nous indique où se trouvent les choses, une carte imparfaite peut nous montrer comment nous avons appris qu’elles s’y trouvaient.
Et surtout comment nous avons appris, parfois, qu’elles n’y étaient pas.
Il reste encore beaucoup de blanc
Nous avons aujourd’hui cartographié la surface de notre planète avec une précision dont les navigateurs des siècles passés auraient probablement eu du mal à rêver.
Pourtant, connaître la forme générale du monde ne signifie pas avoir terminé de l’explorer.
L’océan reste immense.
Ses profondeurs sont encore imparfaitement connues dans leur détail.
Les fonds marins continuent d’être cartographiés, mesurés, corrigés et étudiés.
Les cartes elles-mêmes continuent d’être mises à jour parce que les côtes, les profondeurs, les infrastructures et les conditions de navigation changent. (Service océanique de la NOAA)
Alors non.
Nous ne découvrirons probablement pas demain une immense Frisland tranquillement installée entre l’Islande et le Groenland en se demandant pourquoi personne ne lui rend visite.
Mais j’aime savoir qu’une carte n’est jamais seulement un dessin terminé.
C’est une somme de connaissances à un instant donné.
Elle dit :
voilà ce que nous savons
Et parfois, lorsqu’on regarde les cartes anciennes, elle ajoute quelque chose d’encore plus précieux :
voilà ce que nous pensions savoir.
Entre les deux se trouve toute l’histoire de l’exploration.
Et demain, regardez peut-être le monde un peu différemment.
MOANA SEA SOÛL
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