Comment un oiseau sait-il qu’il est temps de partir ?
Il n’a ni calendrier, ni billet, ni date entourée en rouge...
Pourtant, quelque chose change, la lumière, son corps, son comportement. Puis vient un jour où il part, mais comment un oiseau sait-il que le moment est arrivé ?
Il y a quelque chose que j’aime particulièrement au mois de septembre
Lever les yeux
Parfois, il suffit de quelques secondes. Une forme passe au-dessus d’une maison, puis une autre, elles se rejoignent, changent de direction presque simultanément, dessinent quelque chose dans le ciel avant de disparaître.
Et tout à coup, je sais
Il y a du changement dans l’air.
Les oiseaux ont toujours eu cette capacité à me rappeler les saisons autrement qu’avec un calendrier,
certains partent, d’autres arrivent.
Au printemps dernier, lorsque j’ai vu revenir les hérons près de chez moi, à Nantes, j’etais émue.
Pas de tristesse, c'était exactement l’inverse.
Le bonheur presque inexplicable de reconnaître quelque chose que l’on n’avait pas vu depuis longtemps, comme lorsque quelqu’un revient enfin à la maison.
Car nous appelons cela « migration ».
Mais lorsqu’on y pense vraiment, ce sont des millions de rendez-vous qui ont lieu au-dessus de nos têtes' et il reste cette question, presque enfantine : Comment savent-ils qu’il est temps ?
Ils ne connaissent pas septembre, ils connaissent la lumière.
Nous avons inventé les calendriers, eux ont quelque chose de beaucoup plus ancien.
Pour de nombreux oiseaux migrateurs, l’un des grands indices saisonniers est la photopériode, autrement dit la durée relative du jour et de la nuit. Elle contribue à synchroniser leurs horloges biologiques annuelles. Les changements saisonniers de lumière sont associés à toute une cascade de transformations physiologiques et comportementales liées à la migration.
Et c’est peut-être la première chose fascinante à comprendre.
Un oiseau ne se réveille pas le 2 septembre en pensant :
Bon, il faudrait peut-être que je commence à descendre vers le sud...
Son organisme avait commencé à se préparer bien avant, son horloge interne dialogue avec la lumière. Chez certaines espèces étudiées, l’approche de la migration s’accompagne d’une augmentation de la masse corporelle, de réserves de graisse, de modifications des muscles du vol et de changements hormonaux.
La graisse devient alors un carburant essentiel pour parcourir de longues distances.
Certains oiseaux peuvent même accumuler des quantités de graisse impressionnantes avant un grand trajet ; chez certains migrateurs au long cours, la masse corporelle peut presque doubler.
Ils préparent leur voyage avec leur propre corps.
Avant même le premier battement d’ailes, le départ a déjà commencé.
Cette étrange envie de partir porte même un nom
Il existe un mot allemand que j’aime beaucoup :
Zugunruhe Littéralement, l’« agitation migratoire »
Depuis longtemps, les humains qui observaient des oiseaux migrateurs maintenus en captivité avaient remarqué quelque chose d’étrange : lorsque leur période de migration arrivait, certains devenaient agités.
Ils sautillaient, battaient des ailes, s’orientaient dans une direction particulière.
Comme si leur corps essayait de partir sans eux.
Le phénomène est aujourd’hui utilisé par les scientifiques pour étudier les mécanismes de la migration. Même dans des conditions contrôlées, cette agitation peut suivre des rythmes saisonniers et révéler une direction migratoire innée.
Je trouve cela bouleversant, parce que nous avons tendance à appeler cela « instinct », à ranger le mot quelque part et à considérer que l’explication est terminée.
Elle ne fait que commencer, il existe derrière ce départ des horloges circannuelles, des signaux lumineux, des mécanismes neuroendocriniens, des réserves énergétiques, des informations environnementales.
L’oiseau semble répondre à un appel
Pas à un appel mystérieux ou magique
À quelque chose de beaucoup plus extraordinaire encore :
le vivant sait lire son environnement
D’accord. Il sait quand partir. Mais comment sait-il où aller ?
C’est ici que l’histoire devient presque difficile à croire, parce qu’un oiseau migrateur ne possède pas une seule boussole, il peut en posséder plusieurs :
Le Soleil
Les repères du paysage
Les vallées, les côtes, les cours d’eau
Les odeurs chez certaines espèces
Le champ magnétique terrestre
Et…
les étoiles
Oui.
Certaines espèces d’oiseaux utilisent véritablement le ciel nocturne pour s’orienter
Des expériences devenues célèbres sur l’orientation des oiseaux migrateurs ont montré que ceux-ci ne mémorisent pas simplement une étoile qui indiquerait naïvement « par là ». Ils peuvent apprendre à exploiter la rotation apparente du ciel autour du pôle céleste pour déterminer une direction.
Imaginez un instant ce que cela signifie.
Nous avons inventé les cartes, les panneaux, les compas, les GPS, les satellites..
Et au-dessus de nous voyage un animal de quelques dizaines de grammes capable de regarder la nuit et d’y trouver une route.
Et lorsque les étoiles disparaissent ?
Il reste une autre boussole, invisible, cette fois
La Terre elle-même
De nombreux oiseaux migrateurs sont capables d’obtenir des informations directionnelles à partir du champ magnétique terrestre. La manière exacte dont cette magnétoréception fonctionne reste encore étudiée.
L’une des hypothèses les plus fascinantes implique des protéines appelées cryptochromes, présentes notamment dans la rétine, et des réactions chimiques sensibles au champ magnétique. Mais il serait prématuré de raconter que nous avons définitivement compris le « GPS quantique » des oiseaux : certains mécanismes restent débattus et activement étudiés.
Et j’aime beaucoup cette limite de notre connaissance.
Nous savons construire un avion capable de traverser un continent, mais nous cherchons encore à comprendre entièrement comment un petit oiseau trouve son chemin.
La lumière lui dit que le voyage approche, le vent lui dit quand partir ...
Être prêt ne signifie pas nécessairement partir immédiatement, un migrateur doit aussi composer avec ce qui se passe maintenant.
Le vent, La pluie, La température, Les ressources alimentaires, Son état physique.
La migration est faite de départs, de vols, mais également d’escales où l’animal récupère et reconstitue ses réserves avant de repartir. Les chercheurs étudient d’ailleurs séparément ces différentes étapes, car la préparation, la décision de décoller, le vol et l’arrivée ne répondent pas exactement aux mêmes mécanismes physiologiques.
Alors j’aime imaginer les choses ainsi :
La lumière lui murmure que le voyage approche
Son corps lui dit qu’il est prêt
Et le monde extérieur lui indique quand partir
Nous avons appris à voler en les regardant
Pour moi, cette histoire prend forcément une autre dimension, je suis hôtesse de l’air, le ciel est donc à la fois quelque chose que je contemple et un endroit dans lequel je travaille.
Et dans l’aviation, les oiseaux occupent une place assez extraordinaire
Parce qu’avant nos avions, il y avait leurs ailes
Léonard de Vinci les observait déjà. Bien plus tard, les frères Wright ont notamment étudié les oiseaux en vol pour réfléchir au contrôle de leurs machines : l’observation de la manière dont les oiseaux modifiaient leurs ailes participa à leur réflexion sur le wing warping, la torsion des ailes permettant de contrôler le roulis de leurs premiers appareils. Et la recherche aéronautique continue aujourd’hui encore à étudier des solutions inspirées du vivant.
Il faut néanmoins être précise : un avion moderne ne vole pas « comme un oiseau », nous ne battons pas des ailes et nos volets ne sont pas simplement des plumes mécaniques.
Mais les oiseaux ont participé à notre compréhension du vol et continuent d’inspirer l’aéronautique.
Nous les avons regardés planer
Virer
Modifier leurs ailes
Exploiter l’air
Et nous avons essayé, à notre manière, de rejoindre leur ciel
« J’ai eu mes ailes »
Il existe d’ailleurs une expression dans mon métier qui prend soudain un tout autre sens lorsqu’on parle d’oiseaux.
Avoir ses ailes
Lorsque j’ai terminé ma formation de PNC, elles ont symbolisé le droit de voler.
Plus tard, lorsque je suis devenue cheffe de cabine, j’ai vécu un moment que je n’ai jamais oublié, j'étais en instruction, à bord d’un avion, une fois ma qualification validée, mon instructeur m’a remis mes nouvelles ailes.
J’ai retiré celles que je portais comme hôtesse de l’air pour mettre celles de cheffe de cabine, j’ai changé d’ailes dans le ciel, je crois que c’est aussi pour cela que je ne regarde jamais complètement un oiseau comme un simple animal qui traverse mon champ de vision..
Nous avons passé des siècles à rêver de ce qu’il faisait naturellement
Et pourtant, dans l’aviation, nous préférons parfois qu’ils restent loin de nous
L’histoire possède une ironie assez extraordinaire
L’animal qui nous a tant inspirés pour conquérir le ciel est aussi celui que nous devons absolument éviter à proximité d’un avion
J’ai déjà connu des appareils immobilisés après une collision avec des oiseaux, un oiseau paraît minuscule à côté d’un moteur d’avion, mais à la vitesse d’un appareil, une collision peut provoquer des dégâts considérables.
L’exemple le plus célèbre reste le vol US Airways 1549. Le 15 janvier 2009, peu après son décollage de LaGuardia, l’Airbus A320 a rencontré un groupe d’oiseaux et subi une perte presque totale de poussée sur ses deux moteurs. Le commandant Chesley Sullenberger et son équipage ont finalement amerri sur l’Hudson. Les 155 personnes à bord ont évacué l’appareil.
En tant que navigante, cet événement m’impressionne toujours.
Pas parce qu’il faudrait en faire une légende simplifiée où un homme aurait « juste posé un avion sur l’eau »...
Justement parce que non
Dans ces quelques minutes, il y avait une machine, des procédures, un équipage, une situation extrêmement dégradée, des décisions et cette capacité fondamentale en aviation : s’adapter à ce qui est réellement en train de se produire.
Les oiseaux font cela depuis des millions d’années
La plus belle technologie est peut-être encore au-dessus de nous
Ce qui me fascine le plus lorsque j’observe des oiseaux n’est finalement même pas qu’ils volent
C’est leur synchronisation
Voir un groupe entier virer
À gauche
Puis à droite
Se resserrer
S’étirer
Jouer avec le vent
Sans tour de contrôle
Sans radio
Sans leader qui crie une instruction à chaque changement de trajectoire.
Cette coordination peut avoir des mécanismes différents selon les espèces et les formations ; elle n’est évidemment pas le produit d’une pensée collective magique. Chaque individu réagit à son environnement et à ses voisins selon des règles comportementales qui peuvent produire, à l’échelle du groupe, ces mouvements spectaculaires.
Et pourtant, lorsqu’on les regarde depuis le sol, le résultat reste saisissant.
Ils semblent appartenir au même mouvement.
La Terre, l’air, les autres oiseaux et eux
Tout dialogue.
Les cigognes qui m’attendent des deux côtés
Peut-être est-ce aussi pour cela que la migration me touche autant, je suis alsacienne et marocaine et il existe un oiseau qui relie merveilleusement ces deux morceaux de ma vie :
la cigogne.
À Strasbourg, chez mes parents, il m’arrive d’en voir depuis le salon. Elles descendent sur la colline ou dans le parc lorsqu’il n’y a encore presque personne. Certaines matinées, elles sont plusieurs à chercher leur nourriture dans l’herbe.
Et lorsque je suis à Rabat, j’en retrouve...
Des nids perchés là-haut
D’autres paysages
D’autres températures
Et toujours cette silhouette immédiatement reconnaissable.
Alors si un enfant me demandait :
« Pourquoi elles partent puisqu’elles étaient bien ici ? »
Je crois que je lui répondrais : Parce qu’elles sont attendues ailleurs, parce que leur vie est faite de mouvements, comme la nôtre, parce qu’il reste quelque chose à faire de l’autre côté
Et parce qu’elles reviendront
Partir n’est pas toujours quitter
J’ai eu deux oiseaux lorsque j’étais petite, deux inséparables.
Pippo et Pépi.
Ils avaient leur cage, mais régulièrement nous leur laissions une pièce entière. Nous ouvrions la porte et ils passaient la journée à voler où ils le souhaitaient.
Le soir, ils rentraient d’eux-mêmes
Puis Pippo est mort.
Ma mère a décidé que Pépi ne resterait pas seule dans cette cage, alors nous l’avons libérée et un matin, Pépi est revenue à ma fenêtre.
Je ne peux pas savoir ce qu’un oiseau pense, Je ne peux pas affirmer scientifiquement qu’elle était revenue « dire au revoir »
Mais l’enfant que j’étais l’a vécu ainsi, elle était revenue dire au revoir et je ne l’ai jamais oublié.
Peut-être parce que cette petite histoire contenait déjà quelque chose que les oiseaux continueraient à me raconter longtemps après.
Partir n’est pas forcément disparaître, on peut quitter un endroit et y revenir, on peut parcourir des milliers de kilomètres et retrouver la même terre.
On peut avoir besoin du large et aimer profondément la maison...
L’hirondelle, la mer et la terre retrouvée
Parmi tous les oiseaux, l’hirondelle possède pour moi une symbolique particulière
Le départ
Le retour
La liberté
Et cette vieille image maritime de l’oiseau aperçu en mer comme promesse d’une terre qui n’est plus très loin, chez moi, au milieu des champs, j’en vois parfois voler très bas.
Elles jouent avec l’air d’une manière qui donne presque l’impression que voler ne leur coûte rien.
Et si cet article devait avoir un son, ce serait probablement celui-là :
les vagues et les oiseaux
Des hirondelles au-dessus de l’eau
Et, si possible, la chaleur du soleil sur la peau
Nous avons peut-être laissé prendre la poussière à notre boussole
Je parle beaucoup d’instinct lorsque je parle des oiseaux
Scientifiquement, le mot ne suffit évidemment pas
Leur migration repose sur une combinaison beaucoup plus complexe : programmation biologique, apprentissage selon les espèces, horloges internes, informations sensorielles, conditions environnementales…
Mais cela n’empêche pas une autre lecture, les oiseaux vivent avec ces informations en permanence.
Ils ne se sont pas séparés du vent
De la lumière
Des saisons
Du champ magnétique
De leur faim
De leur fatigue
Du ciel
Ils ajustent
Nous avons construit des montres pour connaître l’heure, des calendriers pour connaître la saison et des GPS pour retrouver le nord.
Et parfois, j’ai l’impression que notre propre boussole intérieure a simplement pris un peu de poussière, eux continuent de l’utiliser.
Comment sait-il qu’il est temps de partir ?
Alors maintenant, je crois que je peux répondre.
Il ne le « sait » probablement pas comme nous savons que notre train part à 17 h 42.
Il le devient
La saison entre dans son organisme
La lumière change
Ses rythmes biologiques se synchronisent
Son comportement évolue
Son corps constitue son carburant
Puis viennent les conditions du jour
Le vent
Le ciel
La météo
Et enfin, le départ
Ensuite, il existe quelque part au-dessus de nous un voyageur qui peut chercher sa route avec le Soleil, les étoiles, le paysage et le champ magnétique de la planète.
Sans billet, sans valise, sans GPS
Et parfois même, lors de sa toute première migration, sans avoir effectué le trajet auparavant. Chez certaines espèces, de jeunes oiseaux peuvent entreprendre seuls ce premier voyage grâce à une composante innée de leur programme migratoire.
Quand on travaille dans l’aviation, cela remet légèrement les choses en perspective.
Nous avons des machines extraordinaires, des moteurs extraordinaires, des systèmes de navigation extraordinaires, des procédures extraordinaires.
Et malgré tout ce que nous avons appris depuis que les premiers humains ont levé les yeux en rêvant de voler, notre plus vieux manuel d’aéronautique continue de battre des ailes au-dessus de nous.
Il est temps
En septembre, les oiseaux me rappellent quelque chose que mon calendrier ne sait pas faire.
Ils me font sentir le temps
Le départ de certains annonce une saison
Le retour d’autres en annoncera une nouvelle
Ils me rappellent qu’il faudra bientôt préparer la maison pour l’hiver, comme leur retour au printemps me donnera envie de l’ouvrir à nouveau vers les beaux jours.
Ce ne sont pas seulement des oiseaux qui passent
Ce sont des aiguilles vivantes sur une immense horloge naturelle et lorsque je les regarde, je retrouve toujours cette même sensation...
La liberté.
Celle d’aller chercher ce dont on a besoin plus loin, de traverser une frontière qui n’existe pas dans le ciel
De partir
De revenir
De retrouver sa terre
Et peut-être est-ce pour cela que leurs migrations me touchent autant, parce que dans ma vie aussi, partir et revenir ont fini par se ressembler.
J’ai beaucoup voyagé, J’ai vécu ailleurs, Je travaille dans le ciel, et pourtant, parmi les moments que j’aime le plus dans un avion, il en existe un extrêmement simple.
La cabine dort encore
Je suis à l’arrière avec mon café
Et dehors, le jour commence à se lever
La lumière apparaît d’un côté de l’appareil, traverse progressivement la cabine et vient changer ses couleurs sans que personne n’ait touché au moindre bouton
Orange
Jaune
Or
Rose
Pendant quelques minutes, je ne regarde plus la nature depuis le sol, je suis là-haut avec elle.
Alors, en ce début septembre, regardez le ciel, peut-être verrez-vous quelques oiseaux passer,
ils ne savent pas que nous sommes en septembre, ils n’en ont pas besoin.
Quelque chose de beaucoup plus ancien que notre calendrier leur a déjà soufflé :
il est temps.
✈︎ MOANA SEA SOÛL
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