Pourquoi sent-on l’automne avant même de le voir ?
COMPRENDRE × RESSENTIR × SAVOURER
Regardez un peu plus près… Il y a toujours une histoire derrière ce que l’on croyait connaître, il peut faire encore vingt-cinq degrés.
Le soleil peut entrer par les fenêtres comme s’il avait oublié de regarder le calendrier, les manches peuvent rester courtes, le déjeuner se prendre dehors et l’été indien donner l’impression que septembre n’est qu’un mois d’août qui s’attarde.
Et pourtant, à l’intérieur, quelque chose a déjà changé, chez moi, cela commence souvent par deux odeurs.
La cannelle & l’orange
Une bougie, des rondelles d’orange que je fais sécher doucement au four et qui parfument la maison, quelques gestes presque insignifiants qui suffisent pourtant à installer quelque chose...
L’automne.
Mais comment une odeur peut-elle faire entrer une saison dans une maison alors que, dehors, rien ne semble encore avoir changé ?
La réponse se trouve peut-être moins dans la cannelle, que dans notre cerveau.
Une saison n’a pas d’odeur officielle
Commençons par enlever les citrouilles de l’entrée
Enfin, pas toutes
Simplement celles que l’on aurait posées là parce qu’on nous a expliqué qu’un automne réussi devait nécessairement sentir la citrouille, être décoré de la même manière et ressembler aux mêmes images.
Car l’automne ne sent pas naturellement la cannelle.
Pas plus qu’il ne sent universellement la citrouille, le chocolat chaud ou la noisette.
Il possède bien des odeurs physiques : la terre humide, les feuilles mortes, les champignons, le bois, les fruits mûrs, la pluie sur certains sols…
Mais ce que nous appelons l’odeur de l’automne est aussi une construction intime.
Notre cerveau apprend à associer des odeurs à des situations, des lieux, des personnes et des périodes de notre vie.
Et l’olfaction entretient des connexions particulièrement étroites avec des structures impliquées dans l’émotion et la mémoire, notamment l’amygdale et l’hippocampe.
Les souvenirs déclenchés par une odeur sont d’ailleurs souvent décrits comme particulièrement émotionnels et capables de donner cette étrange impression d’être ramené à un autre moment de notre existence.
Voilà pourquoi une épice n’est parfois plus seulement une épice, elle devient septembre...
Le cerveau apprend les saisons
À force de retrouver une odeur dans un même contexte, notre cerveau peut construire une association.
Cannelle + premiers jours plus courts + maison que l’on réchauffe + retour de certains plats + feuilles qui commencent à changer…
Et, année après année, l’odeur devient un repère.
L’olfaction est profondément liée à l’apprentissage associatif : nous apprenons ce qu’une odeur signifie à travers les expériences auxquelles elle se trouve liée, c'est probablement pour cela que j’aime installer les saisons chez moi.
Au printemps, ce seront les premières jonquilles, en automne, la cannelle et l’orange, pas pour transformer ma maison en catalogue saisonnier, mais parce qu’une saison ne se regarde pas seulement.
Elle se vit avec tous les sens.
Parfois, nous envoyons volontairement des indices à notre cerveau
J’ai appris cela bien avant de réfléchir à l’olfaction.
Mon métier d’hôtesse de l’air m’a habituée à des horaires qui peuvent sembler légèrement absurdes au reste de l’humanité :
se réveiller à trois heures du matin,
quitter son domicile à quatre heures,
briefing à cinq heures,
décollage à six.
Dans ces moments-là, attendre que le sommeil arrive naturellement à une heure où le corps n’en a pas forcément envie n’est pas une stratégie très efficace.
Alors j’ai créé mes propres repères.
Volets fermés, lumière réduite, ambiance calme, odeurs que j’associe à la détente....
Et surtout : une fois le réveil réglé, je cesse de regarder l’heure.
Je ne prétends pas tromper magiquement mon horloge biologique, notre rythme circadien est autrement plus complexe qu’une bougie et des volets fermés.
Mais je peux modifier l’environnement dans lequel mon cerveau se prépare au sommeil, et j’ai fini par appliquer intuitivement le même principe aux saisons, lorsque septembre ressemble encore à l’été, je peux malgré tout envoyer d’autres signaux à mes sens :
quelque chose est en train de changer ..
L’automne n’est peut-être pas froid
Nous parlons souvent de l’automne comme de la saison pendant laquelle la chaleur disparaît.
Je crois presque l’inverse
La chaleur change simplement de place
Elle quitte progressivement l’extérieur pour entrer dans les maisons
Elle se retrouve dans une tasse
Dans un plat
Dans une lumière
Dans une couverture
Dans une odeur
Cannelle, orange, noisette pour certains. Chocolat chaud pour d’autres. Pommes qui cuisent, bois, café, épices…
Et c’est peut-être pour cela que l’automne possède quelque chose d’aussi réconfortant.
Il nous apprend doucement à fabriquer à l’intérieur ce que la saison commence à retirer dehors.
Chaque territoire possède son automne
Voyager m’a aussi appris quelque chose : les saisons ne racontent pas exactement la même histoire partout.
Une odeur rencontrée en Angleterre peut me ramener au chocolat chaud, une autre, en Belgique, à un chocolat liégeois dégusté à Liège.
Ailleurs, ce seront des fruits, un marché, une pâtisserie, une forêt, une épice...
Parce qu’une saison est aussi culturelle.
Elle est agricole
Culinaire
Géographique
Familiale
L’automne de quelqu’un qui grandit au milieu des vignes ne sera pas tout à fait celui de quelqu’un qui vit près d’une forêt ou au cœur d’une grande ville.
Et c’est précisément ce qui le rend intéressant
Il n’existe peut-être pas un automne
Il existe des millions de façons de le reconnaître
Même les mauvaises odeurs ont quelque chose à raconter
Il y en a pourtant une dont je me passerais volontiers, les feuilles tombées, mouillées, puis remouillées.
Celles qui commencent à se décomposer et deviennent presque pâteuses sous les chaussures, cette odeur-là ne me réconforte absolument pas.
Mais elle raconte quelque chose d’essentiel.
Pendant que nous décidons qu’un sous-bois humide n’est pas très agréable à traverser, toute une partie du vivant utilise précisément cette humidité et cette matière en décomposition.
Ce que nous appelons désagréable n’est donc pas nécessairement inutile et j’aime cette idée.
La nature n’a aucune obligation d’être confortable pour nous pour être parfaitement à sa place.
Pendant que nous préparons nos maisons, le vivant prépare l’hiver
C’est probablement la partie de l’automne que j’aime le plus observer.
Nous faisons des réserves
Le vivant aussi
Nous préparons nos maisons
Certains animaux cherchent leurs ressources, modifient leurs comportements, préparent leurs refuges ou traversent cette période selon des stratégies propres à leur espèce.
Et soudain, l’automne cesse d’être une décoration, il redevient ce qu’il est aussi : une transition.
Chez moi, cela change même certains petits gestes..
En été, lorsqu’il faisait très chaud, je veillais à ce que les oiseaux puissent trouver de l’eau dans une vasque placée en hauteur, et il y avait les hérissons, deux visiteurs avaient fini par instaurer leur propre horaire, le premier arrivait, mangeait, buvait puis repartait, plus tard venait le second.
Depuis mon salon, je pouvais parfois entendre le petit bruit de l’un d’eux en train de manger, cela paraît minuscule, ça l’est...
Mais prendre soin du vivant n’a pas besoin d’être spectaculaire pour avoir du sens, et surtout, cette attention ne devrait pas disparaître au premier matin froid simplement parce qu’il devient moins agréable pour nous de sortir, la volonté ne devrait pas s’arrêter là où commence la flemme.
Et si notre nez était aussi une boussole ?
Nous vivons dans une époque extraordinairement visuelle, nous regardons ce qui est beau, puis ce que les autres trouvent beau, puis ce que les algorithmes nous montrent suffisamment souvent pour que nous finissions parfois par croire que nous l’aimons aussi...
Les mêmes intérieurs
Les mêmes couleurs
Les mêmes objets
Les mêmes décorations saisonnières
Jusqu’aux univers des enfants qui peuvent parfois être choisis pour s’harmoniser avec l’esthétique d’une maison.
Alors peut-être pouvons-nous faire quelque chose de très simple :
fermer les yeux
Et sentir
Toucher
Goûter
Écouter
Parce qu’il devient beaucoup plus difficile de nous dicter qu’une matière nous plaît lorsque notre peau nous dit le contraire.
Beaucoup plus difficile de nous convaincre qu’une saveur est délicieuse lorsque notre palais la refuse.
Et beaucoup plus difficile de nous expliquer quelle devrait être notre odeur de l’automne lorsque notre mémoire en a déjà choisi une autre.
Il n’y a donc aucune raison que votre automne ressemble au mien
Le mien sent la cannelle, peut-être que le vôtre sent l’orange..
Le café
Une tarte
Le bois
La pluie
Le chocolat
Ou quelque chose que l’on ne trouvera jamais dans une sélection intitulée : Les dix parfums indispensables de l’automne.
Tant mieux
Parce que suivre systématiquement les autres finit parfois par produire quelque chose d’étrange :
à force de regarder où tout le monde va, on oublie de regarder ce qui nous attire.
Nous possédons chacun une histoire sensorielle différente.
Alors pourquoi nos maisons, nos goûts et nos saisons devraient-ils être identiques ?
Et si un enfant me demandait :
« Mais alors, ça sent quoi, l’automne ? »
Je ne lui tendrais probablement pas un pot de cannelle, je lui proposerais plutôt de sortir...
De sentir une feuille
Une pomme
La terre après la pluie
Puis de rentrer
D’ouvrir les placards
De sentir les épices
Les fruits
Peut-être le chocolat
Et je lui demanderais :
« Et toi, qu’est-ce qui te fait penser à l’automne ? »
Parce qu’il n’y a peut-être rien à lui apprendre, il faudrait simplement éviter de répondre à sa place.
Note personnelle
J’aime les saisons parce qu’elles m’obligent à regarder le temps autrement que sur un calendrier, je n’ai pas envie de vivre douze mois identiques.
J’aime les premières jonquilles du printemps
Les longues journées d’été
Les couleurs presque irréelles de l’automne
Puis cette période où la terre semble ralentir et où l’hiver nous ramène davantage vers l’intérieur
Et j’aime créer ces passages chez moi, pas parce qu’un magazine m’a expliqué que septembre devait sentir la cannelle.
Parce que chez moi, il la sent
Et si demain la cannelle venait à manquer, j’en serais probablement triste
Puis j’ouvrirais mes placards
Je sentirais autre chose
Je chercherais
Je m’adapterais
Parce que si la nature ne me donne pas de cannelle cette année-là, je ne vais pas lui demander de se plier à mes habitudes.
Peut-être aura-t-elle autre chose à m’offrir.
C’est aussi cela que les saisons nous apprennent : nous pouvons avoir des rituels sans exiger que le monde reste immobile pour les préserver.
Alors cet automne, je continuerai certainement à faire sécher mes oranges.
À allumer mes bougies.
À regarder les arbres passer du vert au jaune, puis à l’orange et au rouge.
À profiter d’un lever de soleil lorsqu’il traverse ces couleurs.
À penser aux animaux qui, dehors, préparent eux aussi les mois qui arrivent.
Mais surtout, je continuerai à chercher ce qui me plaît réellement, parce que nous pouvons être ensemble sans être identiques.
Nous pouvons partager une saison sans la vivre de la même manière.
Soyons singuliers
Puis partageons cette singularité
C’est peut-être précisément là que commence la beauté d’être ensemble
Et demain, regardez peut-être le monde un peu différemment.
SEPTEMBRE S’ÉCRIT 05 / 30
MOANA SEA SOÛL
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