SEPTEMBRE S’ÉCRIT  08 / 30

HISTOIRES DU LARGE

JEANNE BARRET

L’histoire derrière la légende

RACONTER × EXPLORER × COMPRENDRE

Regardez un peu plus près…

Il y a toujours une histoire derrière ce que l’on croyait connaître

Je vous ai déjà raconté Jeanne Barret,

La femme déguisée en homme, la botaniste clandestine, la première femme connue à avoir fait le tour du monde.

Du moins, c’est ainsi que son histoire est généralement racontée, parce que l’histoire de Jeanne Barret possède tous les ingrédients nécessaires pour devenir une légende :

une jeune femme du XVIIIᵉ siècle, un navire interdit aux femmes, des vêtements d’homme, une expédition autour du monde, des plantes inconnues, Tahiti, un secret découvert à des milliers de kilomètres de la France… C’est presque trop parfait.

Alors cette fois, j’ai voulu regarder un peu plus près, revenir sur ce que j’avais moi-même raconté, séparé ce que nous savons de ce que nous avons fini par imaginer et j’ai découvert quelque chose que je n’attendais pas : la véritable histoire de Jeanne Barret n’a pas besoin de la légende pour être extraordinaire.

 Première légende : elle n’était qu’une domestique

Sur le papier, c’est pourtant ainsi que son histoire commence.

Jeanne Barret naît en Bourgogne en 1740, dans un milieu modeste, elle entre au service de Philibert Commerson, médecin et naturaliste, dont elle devient la gouvernante.

Mais le mot « domestique » raconte très mal ce qui se passe ensuite.

Commerson travaille sur les plantes, et Jeanne travaille avec lui.

Elle prépare les herbiers, apprend à reconnaître les végétaux et le seconde dans ses activités botaniques bien avant leur départ. Lorsque Commerson est nommé botaniste du roi pour participer à l’expédition de Louis-Antoine de Bougainville, il est autorisé à engager un assistant.

Cet assistant sera Jeanne. 

Seulement voilà

Nous sommes en 1767, et depuis 1689, les femmes n’ont pas le droit de servir à bord des navires royaux français. 

Pour explorer le monde, Jeanne doit donc commencer par devenir quelqu’un d’autre.

 

Deuxième légende : « elle s’est déguisée en homme »

Celle-ci est vraie, mais les détails sont beaucoup moins certains.

Jeanne Barret embarque sur L’Étoile sous une identité masculine et devient officiellement l’assistant de Commerson. Le Muséum national d’Histoire naturelle confirme ce travestissement, rendu nécessaire par l’interdiction faite aux femmes d’embarquer. 

Puis, avec le temps, l’image s’est précisée, les cheveux coupés, les vêtements d’homme, la manière de parler, les stratagèmes quotidiens.

Certains de ces éléments apparaissent dans les récits modernes, mais il faut être prudent lorsqu’on transforme les détails romanesques accumulés autour d’une vie en faits parfaitement documentés.

Ce que nous savons suffit déjà,

Imaginez simplement vivre pendant des mois sur un navire du XVIIIᵉ siècle au milieu d’un équipage masculin en dissimulant son sexe, et pendant ce temps…travailler.

Troisième légende : le savant, c’était Commerson

Officiellement, c’était lui le savant, c'est d’ailleurs son nom que l’on retrouve encore aujourd’hui sur les collections.

Le Muséum conserve 1 735 spécimens officiellement attribués à Commerson provenant de cette expédition, mais Commerson souffrait d’un ulcère à la jambe qui compliquait ses déplacements.

Alors Jeanne allait sur le terrain

Elle observait

Elle collectait

Elle transportait le matériel

Elle participait aux prélèvements de faune et de flore

Et le Muséum considère aujourd’hui qu’il est raisonnable de penser qu’une partie des spécimens attribués à Commerson ont en réalité été collectés et identifiés avec l’aide de Jeanne Barret. 

Il existe même un témoignage assez difficile à balayer, celui de Bougainville lui-même, il la qualifiera dans son récit de voyage de « botaniste exercé ». 

Deux mots, deux siècles plus tard, ils prennent une importance considérable, parce qu’ils changent la question.

Jeanne Barret n’était plus seulement :

« Comment une femme a-t-elle réussi à monter sur ce bateau ? »

Mais :

« Quelle part du travail scientifique effectué à bord lui appartenait ? »

Et ça, nous ne pourrons probablement jamais le mesurer exactement.

Quatrième légende : le bougainvillier du Pacifique

Celle-là, je veux la corriger moi-même.

Parce qu’elle montre exactement pourquoi il est intéressant de revenir sur une histoire que l’on croyait connaître.

Le bougainvillier est intimement lié à cette expédition.

Mais pas au Pacifique, c'est en Amérique du Sud, dans les environs de Rio de Janeiro, que Commerson récolte la plante qu’il nommera Bougainvillea en hommage à Bougainville. 

Et j’aime énormément ce détail, parce qu’aujourd’hui encore, chaque fois que nous disons bougainvillier, nous faisons survivre le nom du commandant.

Bougainville est resté dans nos jardins

Commerson est resté dans les herbiers

Jeanne, elle, a longtemps attendu 

Commerson avait pourtant envisagé de donner son nom à un genre botanique, Baretia. Le projet n’aboutira pas, notamment parce que les plantes concernées appartenaient à un genre déjà nommé.
Ce n’est qu’en
2012 qu’une espèce sera baptisée Solanum baretiae, puis en 2023 qu’apparaîtra Baretia lanata. 

Deux siècles pour retrouver son nom au milieu des plantes.

Cinquième légende : « les Tahitiens l’ont immédiatement reconnue »

C’est probablement l’épisode le plus célèbre, et l’un de ceux avec lesquels il faut être le plus prudent.

La version devenue populaire raconte qu’à Tahiti, les habitants auraient immédiatement reconnu que le jeune assistant était en réalité une femme.

La scène est formidable, tellement formidable qu’elle s’est imposée dans l’imaginaire collectif

 

Des sources anciennes et des récits postérieurs rapportent effectivement des épisodes de reconnaissance de son sexe à Tahiti, mais leurs détails diffèrent. La BnF elle-même reprend une version dans laquelle un chef tahitien poursuit le jeune valet en l’identifiant comme femme. 

Ce que les archives nous obligent à accepter, c’est quelque chose que j’aime beaucoup :

parfois, l’Histoire ne sait pas exactement et dire nous ne savons pas n’abîme pas une histoire, cela la rend plus honnête.

Sixième légende : elle a fait le tour du monde avec Bougainville

Pas exactement et c’est peut-être ma partie préférée.

Jeanne Barret et Commerson ne rentrent pas en France avec l’expédition, ils s’installent sur l’île de France, l’actuelle île Maurice, et  poursuivent leur travail naturaliste. Commerson y meurt en 1773. 

Mais Jeanne, elle, continue...

Sa vie ne s’arrête pas avec celle du scientifique auquel l’Histoire l’a si souvent rattachée, elle finira par reprendre la mer et retourner en France, c'est ce voyage de retour qui achève sa circumnavigation.

Et cette nuance change beaucoup de choses.

Parce que Jeanne Barret n’est pas simplement la femme qui a accompagné les hommes pendant leur tour du monde.

Son propre itinéraire est différent

Son histoire continue après eux

 

Septième légende : elle avait enfreint la loi, elle serait donc punie

Là encore, l’histoire réserve une surprise, à son retour en France, Jeanne a effectivement enfreint les règles navales qui interdisaient sa présence à bord.

Pourtant, elle obtient finalement une reconnaissance officielle.

Avec le soutien de Bougainville, elle reçoit les félicitations du roi et une pension annuelle. 

La femme qui n’avait pas le droit d’embarquer était désormais récompensée par le pouvoir même dont les règles avaient rendu son voyage impossible.

L’Histoire possède parfois un certain sens de l’ironie.

HISTOIRES DU LARGE

Il y a quelques années, lorsque j’ai découvert Jeanne Barret, ce qui m’avait fascinée était évident :

elle avait osé embarquer

Une femme

Un déguisement

Le XVIIIᵉ siècle

Un tour du monde

Comment ne pas être fascinée ?

Aujourd’hui, en revenant sur son histoire, ce n’est plus tout à fait la même chose qui m’impressionne.

C’est ce qui se passe une fois qu’elle est à bord, parce qu’elle ne s’est pas contentée d’être là

Elle a travaillé

Elle a observé

Elle a récolté

Elle a appris

Elle a marché là où Commerson ne pouvait parfois plus marcher

Elle a contribué à une aventure scientifique dont des milliers de traces végétales sont encore conservées aujourd’hui.

Et pourtant, pendant très longtemps, la question la plus répétée à son sujet est restée :

« Comment a-t-elle réussi à se faire passer pour un homme ? »

Peut-être avons-nous simplement posé la mauvaise question.

 

Note personnelle

J’aime revenir sur les histoires que j’ai déjà racontées.

Parce qu’écrire ne devrait jamais consister à graver une version dans le marbre et à ne plus jamais y toucher.

On apprend

On découvre de nouvelles sources

On corrige

On nuance

Et parfois, en retirant quelques morceaux de légende, on ne rend pas une histoire moins belle, on rend enfin sa véritable grandeur à la personne qui l’a vécue.

Jeanne Barret n’a pas besoin qu’on lui invente davantage de courage.

Elle est née dans un milieu modeste au XVIIIᵉ siècle

Elle a appris la botanique

Elle a franchi une interdiction qui aurait dû l’empêcher de partir

Elle a traversé les océans

Elle a travaillé sur le terrain

Elle a continué sa vie après Commerson

Et elle a fini par accomplir le tour du globe

Alors oui, son nom a parfois été écrit plus petit que ceux des hommes qui l’entouraient.

Mais lorsque l’on regarde un peu plus près, elle était là depuis le début.

Et demain, regardez peut-être le monde un peu différemment

 

 

SEPTEMBRE S’ÉCRIT

08 / 30

MOANA SEA SOÛL

— Explorer Notre Propre Nature —