Pourquoi sent-on la pluie avant qu’elle tombe ?
Il y a une odeur que je reconnais immédiatement, je pourrais être sur ma terrasse, il fait encore bon, le ciel n’a pas encore vraiment changé, aucune goutte n’est tombée… Et pourtant,je le sais.
La pluie arrive...
Je ne vais pas vérifier une application météo pour m’en convaincre. Je commence simplement à rentrer les coussins de mon salon extérieur parce que cette odeur-là, je la connais,
quelques minutes plus tard, il pleut.
Et je crois que nous sommes nombreux à avoir déjà vécu
exactement la même chose.
Cette petite seconde où quelque chose change dans l’air.
On relève légèrement la tête
On respire
Et on prononce presque machinalement :
« Ça sent la pluie. »
Mais comment est-ce possible ?
Comment notre nez pourrait-il sentir quelque chose qui n’est pas encore arrivé ?
Et surtout…
qu’est-ce que la pluie sent réellement ?
Parce qu’après avoir commencé à creuser, j’ai découvert quelque chose que je trouve encore plus beau que l’expression elle-même :
la pluie n’a probablement pas une odeur.
Elle en a plusieurs,
Et ce que nous appelons « sentir la pluie » est en réalité une conversation beaucoup plus complexe entre le ciel, la terre, les plantes, les micro-organismes… et nous.
Il existe un mot magnifique pour cette odeur
Pétrichor
Rien que le mot ressemble déjà presque à quelque chose que l’on devrait sentir.
Il a été proposé en 1964 par les chercheurs australiens Isabel Joy Bear et Richard Thomas pour décrire cette odeur caractéristique associée à la pluie lorsqu’elle rencontre notamment des sols et des roches après une période sèche. Mais le pétrichor n’est pas simplement « l’odeur de l’eau ». L'eau pure, finalement, n’a presque pas d’odeur.
Ce que nous sentons vient notamment de ce qu’elle réveille autour d’elle, des composés présents dans le sol, des substances issues des végétaux, et une molécule particulièrement fascinante :
la géosmine
La géosmine est notamment produite par des micro-organismes présents dans les sols, et notre nez est extraordinairement sensible à son odeur terreuse. Des travaux ont mesuré chez l’humain des seuils de détection de seulement quelques nanogrammes par litre dans certaines conditions.
Autrement dit…
il en faut extrêmement peu.
Et c’est peut-être déjà une première réponse à cette impression presque mystérieuse que nous avons parfois :
« Je sens qu’il va pleuvoir. »
Mais comment l’odeur arrive-t-elle jusqu’à notre nez ?
Là, la science devient franchement poétique
En 2015, des chercheurs du MIT ont filmé à très haute vitesse ce qui se passe lorsqu’une goutte de pluie frappe une surface poreuse.
Au moment de l’impact, de minuscules bulles d’air peuvent se retrouver piégées sous la goutte.
Elles remontent
Puis éclatent
Et lorsqu’elles éclatent, elles peuvent projeter dans l’air une multitude de minuscules particules sous forme d’aérosols.
Imaginez un instant, une seule goutte tombe sur la terre.
Elle emprisonne de minuscules bulles, les bulles éclatent.
Et avec elles, une partie de ce qui se trouvait dans le sol peut rejoindre l’air que nous respirons.
La pluie transforme littéralement le sol en parfum.
Et ces aérosols peuvent emporter avec eux des composés odorants, dont la géosmine. Des travaux ultérieurs ont même montré que les éclaboussures produites par de faibles pluies pouvaient disperser des particules et des micro-organismes issus du sol.
Alors oui… nous sentons bien la terre lorsque la pluie la touche.
Mais il reste un problème.
Comment pouvons-nous la sentir AVANT qu’elle tombe chez nous ?
Parce qu’il peut déjà pleuvoir ailleurs, c'est là que notre expression devient intéressante.
Lorsque nous disons :
« Ça sent la pluie et pourtant il ne pleut pas encore »
cela ne veut pas nécessairement dire qu’aucune pluie ne tombe nulle part autour de nous.
Une averse peut déjà avoir commencé à quelques kilomètres.
Le vent peut changer, les masses d’air se déplacent, et des molécules ou des aérosols libérés ailleurs peuvent être transportés jusqu’à nous avant que l’averse ne nous atteigne.
Certains travaux évoquent justement la possibilité pour les aérosols contenant de la géosmine et d’autres substances provenant du sol d’être transportés sur des distances importantes.
Et soudain, la scène de ma terrasse devient beaucoup moins mystérieuse… mais absolument pas moins belle.
Peut-être que lorsque je rentre mes coussins quelques minutes avant la pluie, mon nez reçoit simplement un message envoyé par un endroit où elle est déjà passée.
Une sorte de carte postale olfactive.
« J’arrive. »
Mais mon nez n’est pas seul
Et ça, je le savais intuitivement avant même de commencer cet article.
Parce que lorsque je dis :
« Je sens qu’il va pleuvoir »
je ne parle finalement pas seulement de sentir avec mon nez, je parle de sentir au sens large.
L’air change
Le vent peut tournée
Une brise apparaît
La lumière devient différente
Un grondement se fait parfois entendre au loin
Un éclair peut traverser un morceau de ciel
La température peut évoluer
Et notre cerveau met tout cela ensemble
Mon nez peut reconnaître une odeur déjà rencontrée cent fois.
Mon cerveau peut presque lui répondre :
« Oui. Je connais. »
Puis mes autres sens ajoutent leurs informations.
Le vent, la Laumière, le bruit, la sensation sur la peau
Et avant même que je formule consciemment toute cette analyse…
quelque chose en moi a déjà conclu :
la pluie arrive.
Je trouve cela fascinant.
Parce que nous parlons énormément aujourd’hui d’intelligence artificielle, de radars, de satellites, de météorologie, et heureusement que ces outils existent.
La science nous permet notamment d’anticiper des phénomènes dangereux, de suivre des tempêtes, de préparer des populations.
Mais utiliser ces outils ne devrait peut-être pas nous faire oublier que nous possédons également quelque chose de très ancien :
notre propre capacité à observer.
C’est probablement une déformation professionnelle
Dans mon métier, avant chaque décollage, nous avons ce que l’on appelle une check-list silencieuse.
Il faut avoir conscience de son environnement.
À l’intérieur : la cabine, les passagers, les portes, les collègues.
Mais aussi à l’extérieur.
Où sommes-nous ?
Quelle météo fait-il ?
Quel est l’état de la piste ?
Est-elle mouillée ?
Fait-il chaud ?
Que se passe-t-il autour de nous ?
À force, observer son environnement devient presque naturel.
Et je crois que cela déborde forcément dans ma vie quotidienne.
C’est exactement comme avec un GPS, j’utilise le mien, mais je coupe généralement le son et je continue à regarder les panneaux.
Parce que Waze peut parfaitement m’expliquer que telle route est la plus rapide…mes yeux peuvent également constater qu’après plusieurs jours de pluie en Loire-Atlantique, le petit passage qui descend sous un tunnel est inondé.
Et là,
le GPS aura beau être extrêmement convaincant…
je vais plutôt faire confiance à l’eau devant mes roues.
Ce n’est pas rejeter la technologie.
C’est l’utiliser sans abandonner notre propre perception.
Et toutes les pluies ne sentent pas pareil
Ça, je l’ai remarqué en voyageant.
La pluie de Bali ne sent pas exactement comme celle de Dubaï.
Celle de Marrakech ne raconte pas la même chose que celle d’Essaouira.
Rabat
Fès
Lugano
Sinon
Tahiti
Maurice
Nous reconnaissons quelque chose de commun…
mais la signature change, et finalement, c’est parfaitement logique. La pluie tombe sur un environnement, un sol n’a pas la même composition partout, la végétation change.
Les substances produites par les plantes aussi.
L’humidité, la température, la quantité de pluie, le vent, les surfaces urbaines ou naturelles modifient ce que nous percevons.
Le pétrichor lui-même ne désigne d’ailleurs pas une molécule unique : historiquement, Bear et Thomas décrivaient un ensemble de substances associées à cette odeur caractéristique des sols après une période sèche.
Finalement…
la pluie ressemble beaucoup à un parfum, la base existe, mais l’environnement apporte ses notes.
Terreuses
Végétales
Minérales
Marines parfois
Et probablement aussi, malheureusement, celles liées à nos activités humaines dans certains endroits, la pluie traverse un paysage, alors quelque part, elle en rapporte l’odeur..
À Moorea, elle avait une autre signature
Il y a une pluie que je n’oublierai probablement jamais.
J’étais dans le lagon autour de moi, des poissons, des raies et des requins évoluaient dans leur environnement.
Puis il s’est mis à pleuvoir.
Une pluie tropicale
Et normalement, lorsque la pluie commence…Nous cherchons un abri.
Sauf que là…
j’étais déjà dans l’eau.
Alors où aller ?
L’air était agréable.
La température du lagon également, les gouttes frappaient la surface autour de moi et je me trouvais déjà immergée.
Je n’ai ressenti aucune urgence à partir, au contraire, une quiétude totale, je crois que c’est l’une des raisons pour lesquelles j’aime autant cette scène, la pluie ne venait pas interrompre le moment.
Elle en faisait partie, les requins étaient là, les raies aussi.
Et je voudrais d’ailleurs que l’on apprenne à regarder les requins avec davantage de douceur.
Pas en leur attribuant nos notions humaines de « gentillesse » ou de « méchanceté ».
Simplement en cessant parfois de les regarder exclusivement à travers la peur, ce jour-là, ils faisaient partie du paysage, tout simplement, et la pluie aussi.
À d’autres moments, elle signifie : vite, à l’abri !
Parce que la pluie n’est pas toujours cette quiétude-là, je me rappelle encore d’une tempête lorsque j’étais plus jeune, j'étais partie à la piscine avec mon père alors que la météo commençait déjà à se dégrader, sur le retour, nous avons dû nous réfugier plusieurs fois, et j’en garde pourtant un souvenir extrêmement drôle.
La pluie avait transformé un trajet tout à fait banal en petite aventure.
C’est amusant quand j’y pense aujourd’hui, parce qu’enfant, l’orage, lui, me faisait réellement peur, lorsqu’il arrivait, on fermait les stores et j’allais m’asseoir sur les genoux de mon père, il me rassurait.
Aujourd’hui encore, l’orage me fait frissonner, une grosse pluie tropicale peut m’amuser,
Un véritable orage… c'est différent.
Il y a quelque chose de plus lourd, de plus puissant, une sensation presque physique que le paysage entier change.
Un orage à Côme
Je me souviens d’un anniversaire au bord du lac de Côme avec mes deux fabuleux amis, Valerio et Mirko, Nous mangions nos pizza
De l’autre côté du lac, nous voyions l’orage traverser progressivement le paysage.
D’abord à distance, magnifique, puis forcément…
beaucoup moins distant ...😅
Lorsqu’il est arrivé jusqu’à nous, nous nous sommes réfugiés à l’intérieur, et puisque nous étions coincés, nous avons bu des expressos, des vrais expressos italiens.
Intenses
La pluie a duré
Les conversations aussi
Et ce soir-là, Valerio et moi avons eu une conversation qui, par la suite, a compté énormément.
Je ne raconterai pas ici ce qui nous appartient, mais aujourd’hui, lorsque j’y repense, j’ai simplement envie de lui dire combien je suis fière de lui.
Fière du chemin parcouru, et profondément admirative de ce qu’il a construit depuis.
C’est étrange.
Je suis partie écrire un article sur l’odeur de la pluie…
et me voilà ramenée à une table, deux amis, un espresso et une conversation,
Mais finalement…
c’était exactement prévisible.
Parce que les odeurs font ça
La pluie, notre madeleine de Proust
L’odorat possède un lien particulièrement puissant avec la mémoire autobiographique.
Les recherches sur la mémoire olfactive montrent que certaines odeurs peuvent réveiller des souvenirs personnels extrêmement anciens, parfois plus anciens que ceux rappelés par des indices verbaux ou visuels.
Et lorsque ces souvenirs sont positifs, ils peuvent également s’accompagner d’émotions positives et influencer notre état émotionnel.
Alors forcément…
la pluie devient une madeleine de Proust.
Pas nécessairement la même pour tout le monde.
Pour quelqu’un, elle rappellera peut-être une cour d’école.
Pour un autre, une maison de vacances
Une personne
Une voiture
Un dimanche
Un été
Une fenêtre
Une odeur de terre
Moi, elle peut me ramener à mon père, à Moorea, à Côme...
À cette impression d’être installée sur mon futon avec une infusion pendant que dehors la pluie tombe.
Et pendant ce temps-là…
Tsuky dort.
Évidemment.
Tsuky, grand spécialiste des prévisions météorologiques très personnelles
La météo influence aussi ses journées, après plusieurs jours de chaleur, lorsqu’une nuit devient enfin plus fraîche, il peut passer des heures dehors à jouer.
Puis rentrer
Manger
Ressortir
Et lorsque je sais qu’une journée entière de pluie arrive, je sais également que monsieur va probablement transformer mon futon en résidence principale.
L’autre jour, après sa nuit dehors, je lui ai préparé une sacrée portion : ses soupes, son effiloché… un véritable petit tajine version Tsuky.
Et effectivement :
pluie dehors = Chat sur le futon.
Programme respecté.
Mais il lui arrive aussi de choisir exactement l’inverse, je l’appelle parce qu’il pleut, il me regarde.
Je lui propose très poliment de rentrer.
Et je vois parfaitement à son expression qu’il a pris connaissance de ma recommandation…
avant de repartir jouer sous la pluie...
Lorsqu’il finit par revenir avec les quatre pattes et le pelage trempés, il a sa petite serviette près de la porte-fenêtre.
Séance nettoyage
Puis seulement…repos.
Je ne tirerai évidemment pas de Tsuky une grande théorie scientifique disant que les chats prédisent la météo.
Mais son comportement me rappelle quelque chose de simple :
nous ne sommes pas les seuls êtres vivants à réagir aux variations de notre environnement.
Et la question de ce que les animaux perçoivent avant une pluie ou un orage mérite à elle seule énormément de curiosité.
La ville ne nous empêche absolument pas de sentir, je ne pense pas qu’il faille vivre au milieu d’une forêt tropicale pour retrouver cette perception.
On peut être au cœur de Londres.
Je pense notamment à Hyde Park, à ces espaces verts immenses au milieu d’une ville où tout bouge.
Je me rappelle de vols où nous avions la chance d’atterrir à London City, ouvrir la porte de l’avion et voir les buildings aussi proches provoquait toujours chez moi ce petit :
« Waouh… je suis vraiment à Londres. »
Et pourtant, quelques kilomètres plus loin, on peut retrouver des arbres, des écureuils, un parc… et la pluie.
Même chose à Nantes.
Nous avons des parcs magnifiques.
Des endroits où l’on peut simplement prendre un livre, s’installer, trouver un abri lorsque quelques gouttes commencent à tomber…
et écouter.
Il n’est donc absolument pas nécessaire de partir à Moorea pour observer la nature.
Elle n’a jamais réservé son entrée aux voyageurs.
Tout est une question d’adaptation
Cette idée m’a aussi fait penser à Sophie Adenot.
L’astronaute française de l’ESA est actuellement à bord de la Station spatiale internationale dans le cadre de sa mission εpsilon. Elle est également professeure certifiée de yoga et a partagé depuis l’ISS sa manière d’adapter sa pratique à la microgravité.
Évidemment, certaines postures ne se vivent plus comme sur Terre.
Le référentiel change.
Le corps s’adapte.
Et j’aime énormément cette idée parce qu’elle rappelle une évidence :
nous percevons toujours depuis quelque part.
Sophie Adenot ne regarde pas notre planète comme je la regardais depuis ma terrasse lorsque j’observais les Perséides.
La personne sous une mousson à Bali ne perçoit pas la pluie comme celle installée devant un feu à l’automne.
Et moi-même, je ne reçois pas la pluie de la même manière selon mon humeur, le lieu, la personne avec qui je suis…
ou le souvenir qu’elle vient réveiller.
Notre environnement change.
Et nous changeons avec lui.
Finalement, pourquoi sent-on la pluie avant qu’elle tombe ?
Parce que notre nez est beaucoup plus performant que nous ne lui accordons parfois de crédit. Les humains possèdent un sens de l’odorat capable de détecter certains composés à des concentrations infimes.
Parce qu’il peut déjà pleuvoir ailleurs.
Parce que le vent transporte des molécules et des aérosols.
Parce que les premières gouttes qui frappent un sol peuvent remettre dans l’air les odeurs que ce sol contenait.
Parce que notre cerveau reconnaît des signatures déjà rencontrées.
Et probablement aussi parce que, lorsque nous disons « je sens la pluie », nous ne parlons pas uniquement de notre nez.
Nous regardons.
Nous entendons.
Nous ressentons.
Nous comparons sans même nous en rendre compte avec des centaines de situations déjà vécues.
Notre cerveau assemble.
Et soudain :
« Ça sent la pluie. »
Pour conclure…
Je crois que c’est finalement ce que j’aime le plus dans la pluie.
Elle provoque souvent un temps d’arrêt.
Je l’ai déjà observé lorsque je travaillais dans un bureau.
Une averse commençait soudainement dehors et pendant quelques secondes…les regards se levaient, même au milieu d’une journée de travail.
Même avec des choses à faire, on regardait, puis chacun reprenait sa journée.
Quelques secondes.
C’est tout.
Mais peut-être que ces quelques secondes sont justement importantes, parce que notre environnement est constamment en train de nous envoyer des informations.
Nous avons simplement parfois cessé de les écouter.
Alors la prochaine fois que vous serez dehors et que quelque chose changera dans l’air…
peut-être reconnaîtrez-vous cette odeur
Peut-être penserez-vous à la géosmine
Aux minuscules aérosols projetés par les gouttes
À la terre
Au vent
À votre cerveau qui travaille silencieusement avec tous vos sens.
Mais j’espère surtout autre chose.
J’espère que cette odeur réveillera quelque chose.
Un souvenir
Une image
Une personne
Un endroit
Une sensation
Votre propre madeleine de Proust.
Et si, pendant quelques secondes, elle vous ramène quelque part où vous étiez bien…
si elle provoque ne serait-ce qu’un tout petit sourire…
alors peut-être aurez-vous simplement regardé votre environnement autrement.
Et en vous reconnectant quelques secondes à lui…
vous aurez aussi exploré un petit morceau de votre propre nature.
☀︎︎ MOANA SEA SOUL
Explorer notre propre nature.