SEPTEMBRE S’ÉCRIT 11 / 30

PAR LE HUBLOT

Le monde devient soudain très petit

EXPLORER × RESSENTIR

Regardez un peu plus près… Il y a toujours une histoire derrière ce que l’on croyait connaître...

 

Il suffit parfois de quelques minutes.

L’avion quitte le sol, les bâtiments rétrécissent, les routes deviennent des lignes, les voitures disparaissent, puis les villes elles-mêmes finissent par se fondre dans le paysage.

Et soudain, ce monde qui nous paraît immense lorsque nous avons les deux pieds sur terre tient presque entièrement dans l’encadrement d’un hublot.

Je regarde dehors à chaque vol.

Évidemment, lorsque je travaille, regarder par le hublot fait aussi partie de mon métier, nous vérifions les conditions extérieures, nous observons ce qui se passe autour de l’appareil, notamment avant l’ouverture d’une porte. Un hublot n’est donc pas seulement une jolie fenêtre ouverte sur les nuages.

Et pourtant, après toutes ces années dans les airs, je continue de regarder aussi pour le plaisir.

Un lever de soleil
Un coucher de soleil
Une aurore boréale

Depuis le poste de pilotage, le spectacle prend encore une autre dimension, la vue s’élargit, l’horizon semble ne plus finir.

Chaque vol est unique.

PRENDRE DE LA HAUTEUR, LITTÉRALEMENT

Il existe une expression que nous utilisons constamment : prendre de la hauteur.

Dans un avion, elle devient étrangement concrète.

Dans mon métier, nous avions l’habitude, même si celle-ci tend malheureusement à se perdre, de couper nos téléphones dès le briefing. À partir de cet instant, nous entrions dans notre mission.

Parce qu’il suffit parfois d’un message.

Une phrase lue au mauvais moment et notre esprit peut soudain se retrouver à des centaines de kilomètres de l’endroit où notre corps doit pourtant être parfaitement présent.

Alors pendant quelques heures, le monde d’en bas attend.

Les messages attendent

Les problèmes attendent
Les conversations inachevées attendent

Ils seront toujours là à l’atterrissage.

Mais entre-temps, nous avons pris de la hauteur, et il arrive que nous ne redescendions pas avec exactement le même regard sur ce que nous avions laissé au sol.

LES FRONTIÈRES DISPARAISSENT, PAS LES PAYSAGES.

Ce qui me fascine le plus vu du ciel, ce sont les reliefs.

Nous avons dessiné des pays, tracé des frontières, colorié des cartes, pourtant, depuis un avion, la Terre se soucie assez peu de nos lignes.

Une montagne continue
Une forêt continue
Un lac demeure un lac

Les frontières politiques sont généralement invisibles, les paysages, eux, deviennent presque plus présents.

Lorsque je travaillais en Suisse, je survolais régulièrement le Mont-Blanc à bord de notre Saab 2000, impossible de s’en lasser.

La montagne vue du ciel est spectaculaire, et les turbulences qu’elle peut générer savent également rappeler qu’un beau paysage possède parfois son caractère.

Il y avait aussi Sion, en Suisse. Une petite piste dans un environnement montagneux impressionnant, et un terrain qui demande une attention particulière, catégorie C, pour les aviateurs qui passent par ici.

Et puis il y a des paysages beaucoup moins exotiques qui n’en deviennent pas moins beaux.

Survoler le lac de Grand-Lieu avant de se poser à Nantes, par exemple.

Oui, c’est moins glamour 

Mais je le pense vraiment, il n’est pas toujours nécessaire d’aller au bout du monde pour que la Terre soit belle vue d’en haut.

LE PLUS BEAU SPECTACLE EST PARFOIS SILENCIEUX

Et parmi toutes ces images, l’une de celles que je préfère n’a rien de spectaculaire..

Premier départ, il est environ six heures du matin.

La cabine est encore plongée dans l’obscurité, nous gardons les lumières éteintes et une grande partie des passagers somnole encore.

Puis le jour arrive

Doucement, la lumière du soleil commence à traverser les hublots et glisse dans la cabine

À l’arrière de l’appareil, lorsque la mission me le permet, je prends mon café et je regarde.

Discrètement

Quelques minutes seulement

Les passagers dorment, la cabine est calme, le soleil se lève quelque part au-dessus des nuages.

Et malgré tous les vols, toutes les heures passées dans un avion et tous les paysages déjà vus, je trouve encore cela magique.

Peut-être est-ce finalement cela, le privilège du hublot, continuer à s’émerveiller d’un paysage que l’on croyait connaître.

PUIS LE MONDE REDEVIENT GRAND

Et vient la descente.

Santorin n’a pas la même saveur qu’Ajaccio, Ajaccio n’a pas la même saveur que Nantes.

Certaines approches annoncent déjà le voyage et puis il y a Nantes

Back home.

Lorsque je travaille, pourtant, il n’y a plus vraiment de place pour la contemplation, la mission reprend toute la place : les checks silencieuses, les procédures, la concentration nécessaire à cette phase du vol.

Mais lorsque je suis passagère, il reste un instant que j’aime particulièrement

Celui où les roues touchent la piste

Ce petit contact avec le sol qui referme la parenthèse

Les maisons ont retrouvé leur taille
Les routes sont redevenues des routes
Les frontières réapparaissent sur nos cartes
Les téléphones vont bientôt se rallumer

Et tout ce que nous avions laissé quelques milliers de mètres plus bas nous attend encore.

Rien n’a nécessairement changé, sauf, peut-être, notre manière de le regarder.

Prendre de la hauteur ne fait pas disparaître ce qui nous attend au sol, mais parfois, quelques milliers de mètres suffisent pour le regarder autrement.

Et demain, regardez peut-être le monde un peu différemment.

 

✈︎ NOTE PERSONNELLE • POURQUOI OUVRIR LES HUBLOTS ?

Puisque nous parlons de hublots, une petite précision de PNC s’impose.

Si nous vous demandons d’ouvrir les cache-hublots au décollage et à l’atterrissage, ce n’est pas simplement pour admirer la vue.

C’est aussi pour voir ce qui se passe dehors.

En cabine, nous sommes en quelque sorte les yeux et les oreilles des pilotes. Si nous constatons une anomalie à l’extérieur de l’appareil, nous devons pouvoir la repérer et la signaler immédiatement.

Avoir conscience de notre environnement, à l’intérieur comme à l’extérieur de la cabine, est une partie essentielle de notre métier, nous ne pouvons évidemment pas tout maîtriser, mais nous devons pouvoir observer, anticiper et réagir.

Garder les hublots dégagés pendant ces phases du vol participe donc à cette conscience de la situation.

Alors la prochaine fois qu’un PNC vous demande gentiment :

« Votre cache-hublot, s’il vous plaît. »

vous saurez pourquoi. ♡

Et par pitié… ne glissez pas la fiche de sécurité à la place. 😅✈︎

 

✈︎ MOANA SEA SOÛL

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