Jusqu’où peut-on désirer ?
Et si la véritable limite du pouvoir était simplement d’accepter que nous en avons une ?
Il y a quelque chose qui m’intrigue de plus en plus chez certaines personnes extrêmement puissantes.
Elles ont déjà presque tout, de l’argent, des maisons, des entreprises, des avions ...
La possibilité de traverser le monde, parfois même de quitter la Terre.
Elles peuvent acheter du temps aux autres, financer la recherche, accéder aux meilleurs médecins, aux technologies les plus avancées et probablement vivre plusieurs vies dans une seule.
Et pourtant…
Cela ne semble toujours pas suffire.
Alors après avoir repoussé presque toutes les limites que la société leur imposait, certaines commencent à s’intéresser aux dernières limites que leur fortune ne peut pas simplement faire disparaître.
Le vieillissement, la maladie, la reproduction, et finalement ... la mort.
Et depuis quelque temps, une question me revient.
Jusqu’où peut-on désirer ?
Le sage montre la Lune…
Il existe un proverbe que j’aime particulièrement :
« Quand le sage montre la Lune, l’idiot regarde le doigt. »
Et parfois, lorsque j’observe cette course à la longévité, à l’optimisation permanente du corps ou à une hypothétique immortalité, j’ai précisément cette impression.
Nous avons obtenu davantage de possibilités que n’importe quelle génération avant nous.
Et au lieu de regarder tout ce que cette vie nous permet enfin de vivre…
nous regardons encore ce qui nous manque, quelques années, et quelques décennies, peut-être un siècle supplémentaire.
Mais pour quoi faire ?
C’est une vraie question.
Parce qu’à force de demander combien de temps nous pourrions vivre, nous oublions peut-être de nous demander quelque chose de beaucoup plus important :
comment voulons-nous vivre le temps qui nous est déjà offert ?
Certains veulent ralentir le temps…
Bryan Johnson est probablement l’un des exemples contemporains les plus fascinants de cette quête.
Entrepreneur américain devenu célèbre pour ses protocoles de longévité, il mesure une quantité impressionnante de paramètres biologiques et organise une partie considérable de son existence autour d’un objectif devenu presque une devise :
Don’t Die. (Ne pas mourir)
À 48 ans, après des années passées à surveiller et optimiser son organisme, il a pourtant annoncé en 2026 être atteint d’une gastrite auto-immune.
Une maladie dans laquelle le système immunitaire attaque certaines cellules de l’estomac.
Et je veux être très prudente ici, rien ne permet d’affirmer que ses protocoles ont provoqué cette maladie.
La médecine elle-même ne connaît pas précisément la cause de la gastrite auto-immune et certaines hypothèses avancées autour de son cas restent spéculatives.
Ce serait donc beaucoup trop facile de raconter cette histoire comme une punition, et ce n’est absolument pas ce que j’y vois.
J’y vois quelque chose de beaucoup plus intéressant.
Un rappel, malgré toutes les mesures, tous les examens, toutes les connaissances, tout l’argent.
Le corps reste vivant, et le vivant ne signe aucun contrat nous garantissant son obéissance.
Il existe même quelque chose de presque vertigineux dans le fait qu’une maladie auto-immune surgisse dans l’histoire d’un homme qui cherche autant à maîtriser son organisme.
Le corps se défend, parfois même contre lui-même.
Et soudain, celui qui voulait contrôler chaque paramètre doit de nouveau composer avec quelque chose qu’il ne décide pas entièrement.
Peut-être est-ce là que nous commettons une erreur, nous parlons parfois de notre corps comme d’une machine.
Optimiser
Mesurer
Corrigée
Améliorer
Performances
Biomarqueurs
Pourtant, nous ne sommes pas des machines.
Nous avons faim
Nous avons froid
Nous avons besoin de dormir
De toucher
De goûter
De rire
De sentir
D’aimer
Notre corps, notre esprit et ce que j’appellerais notre âme vivent ensemble.
Et j’ai parfois l’impression que notre esprit prend énormément de décisions concernant notre corps…
sans toujours demander à notre âme ce qu’elle en pense.
Et si, parfois, il fallait simplement vivre au lieu de courir éternellement après le désir suivant ?
Parce que le désir possède un étrange défaut…
Il se déplace.
Nous voulons une maison, puis une plus grande,
Nous voulons réussir, puis réussir davantage.
Nous voulons être libres, puis ne plus dépendre de personne.
Nous voulons être en bonne santé, puis ralentir le vieillissement.
Puis peut-être ne plus vieillir du tout.
Et lorsque presque toutes les limites ordinaires disparaissent, il ne reste finalement que les plus grandes.
Celles que l’argent lui-même peine encore à acheter.
Alors peut-être que le pouvoir ne supprime jamais réellement le désir.
Il lui offre simplement de nouveaux territoires.
Et certains commencent même à négocier avec la mort
La cryonie repose sur une idée qui aurait probablement appartenu à la science-fiction il y a encore quelques générations.
Après la mort légale, conserver un corps, ou parfois seulement le cerveau, à des températures extrêmement basses dans l’espoir qu’une médecine future soit capable de réparer les dommages, guérir la maladie ayant provoqué la mort et, hypothétiquement, permettre un retour à la vie.
À ce jour, personne n’a été ramené à la vie après une telle cryoconservation.
C’est donc un pari, un immense pari adressé au futur.
Comme si l’on disait aux générations qui viendront :
Nous n’avons pas réussi, peut-être que vous, vous pourrez.
Je ne peux évidemment pas décider de ce que chacun doit faire de sa propre mortalité, mais pour moi, la réponse est extrêmement simple.
Non.
Je ne joue pas avec elle.
Parce que ce qui m’interroge n’est finalement même pas de savoir si nous réussirons un jour à vivre 150 ans.
La vraie question serait :
pourquoi le voulons-nous autant ?
Nous avons pourtant déjà raconté cette histoire…
Il y a très longtemps.
Bien avant la Silicon Valley
Bien avant les laboratoires de longévité
Bien avant les cuves d’azote liquide
Les Grecs racontaient l’histoire de Tithon
Éos, déesse de l’Aurore, l’aimait tellement qu’elle demanda à Zeus de lui accorder l’immortalité
Zeus accepta
Seulement…
Éos avait oublié quelque chose
Elle avait demandé qu’il ne meure jamais
Pas qu’il ne vieillisse jamais
Alors Tithon continua de vieillir
Encore
Et encore
Sans jamais pouvoir mourir...
Ce qui devait être le plus extraordinaire des cadeaux devint progressivement une condamnation.
Et je trouve cette histoire fascinante.
Parce que des milliers d’années avant que nous parlions de transhumanisme, les êtres humains avaient déjà compris quelque chose :
obtenir ce que nous désirons ne signifie pas nécessairement comprendre ce que nous demandons.
Gilgamesh avait peur exactement comme nous
Et il faut remonter encore plus loin.
L’Épopée de Gilgamesh est l’un des plus anciens grands récits de l’humanité.
Gilgamesh est puissant, roi, extraordinaire, puis son ami Enkidu meurt.
Et soudain, toute sa puissance devient inutile.
Parce qu’en regardant son ami mort, Gilgamesh comprend quelque chose de terrifiant :
Un jour…
ce sera lui
Alors il part chercher l’immortalité.
Des milliers d’années nous séparent de lui
Nous avons inventé les avions, les satellites, la médecine moderne, l'intelligence artificielle.
Nous avons marché sur la Lune, nous pouvons observer l’intérieur d’une cellule, modifier certains gènes.
Conserver des corps à très basse température et pourtant…
derrière toutes ces technologies, Gilgamesh nous regarde encore.
Parce que sa peur n’a pratiquement pas changé.
Mais peut-être avons-nous mal formulé la question depuis le début
Et si l’être humain ne cherchait pas réellement à devenir immortel ?
Et s’il cherchait surtout…
à ne pas être oublié ?
Depuis toujours, nous laissons des traces.
Des enfants
Des noms
Des monuments
Des livres
Des entreprises
Des œuvres
Des fortunes
Des photographies
Aujourd’hui, nous ajoutons des milliards de données, et parfois, pour ceux qui en ont les moyens, des projets encore plus vertigineux.
Elon Musk est aujourd’hui père d’au moins quatorze enfants connus publiquement, mais ce chiffre n’est intéressant que lorsqu’on le replace dans son discours.
Depuis plusieurs années, il présente la chute des taux de natalité comme une menace majeure pour la civilisation et est devenu l’une des figures les plus visibles du pronatalisme contemporain.
Avoir beaucoup d’enfants n’a évidemment rien de condamnable, ce qui m’intéresse est ailleurs...
Que se passe-t-il lorsque la descendance commence elle aussi à être pensée comme une réponse à la disparition ?
Transmettre
Continuer
Multiplier ce qui restera après nous
Et cette idée peut aller vers des endroits infiniment plus sombres.
Jeffrey Epstein avait confié à plusieurs scientifiques et connaissances un projet particulièrement glaçant : utiliser son ranch du Nouveau-Mexique pour faire naître de nombreux enfants issus de son propre sperme.
Il parlait de perpétuer son ADN.
Précisons-le : rien ne prouve que ce projet ait jamais été réalisé, mais le simple fait qu’il ait été pensé m’interpelle parce qu’à cet endroit, transmettre la vie n’est plus seulement transmettre.
Cela peut devenir une tentative d’imposer biologiquement sa présence au futur et c’est peut-être ici qu’une frontière apparaît.
À partir de quand vouloir laisser une trace devient-il vouloir imposer sa trace ?
Achille avait déjà choisi
Dans l’Iliade, Achille connaît les deux destins qui s’offrent à lui.
S’il rentre chez lui, sa vie sera longue
Mais sa gloire disparaîtra
S’il reste combattre à Troie, sa vie sera courte
Mais son nom lui survivra
Il choisit la seconde voie
Et voici quelque chose d’assez extraordinaire :
plus de deux mille ans après…
nous prononçons encore son nom
Achille n’a pas vaincu la mort
Il a obtenu autre chose
La mémoire
Peut-être est-ce cela que nous recherchons depuis toujours
Non pas continuer éternellement à respirer
Mais continuer d’exister quelque part
Dans quelqu'un
Dans une histoire
Dans une œuvre
Dans un enfant
Dans une mémoire
Mais être puissant signifie-t-il encore être libre ?
Il existe une autre limite dont on parle beaucoup moins.
Celle que les autres cessent de nous imposer.
Plus une personne devient puissante, plus les gens autour d’elle peuvent dépendre d’elle.
Employés.
Conseillers.
Collaborateurs.
Médecins.
Chercheurs financés.
Proches.
Et à un certain niveau de pouvoir, dire « non » peut coûter cher.
Alors une question me fascine.
Qui reste pour dire :
« Je pense que vous vous trompez » ?
Il faut des valeurs profondément ancrées pour avoir le courage, et peut-être même l’audace, d’être parfaitement franc avec quelqu’un dont dépendent notre carrière, notre confort ou notre avenir.
Et peut-être existe-t-il là une solitude dont nous parlons trop peu.
Lorsque presque tout le monde veut quelque chose de vous…
comment savoir qui ne veut simplement que vous ?
Peut-être qu’une partie de cette obsession de transmettre, construire, accumuler ou prolonger vient aussi de là.
Combler
Continuer
S’assurer qu’après soi, quelque chose restera
Mais imaginons que cela fonctionne…
Nous avons réussi
150 ans
Nous sommes encore là
Seulement…
avons-nous réellement réfléchi à ce que signifie être encore là ?
Combien de personnes aimées aurons-nous accompagnées jusqu’à leur dernier souffle ?
Combien d’amis ?
Combien de frères ?
De sœurs ?
De compagnons ?
Combien de générations verrons-nous arriver puis repartir ?
Combien de funérailles faut-il traverser avant que l’éternité commence à ressembler un peu moins à un cadeau ?
On parle énormément de la résistance biologique nécessaire pour vivre très longtemps.
Mais beaucoup moins de la résistance émotionnelle.
Un cerveau humain est-il seulement préparé à porter cent cinquante années de souvenirs, de deuils, de séparations, de mondes disparus ?
Peut-être.
Je n’en sais rien.
Mais avant de réclamer cent années supplémentaires…
la question mérite au moins d’être posée.
Parce qu’un gâteau plein de crème me semble parfois beaucoup plus moderne que l’immortalité
Je crois profondément que les souvenirs n’ont de valeur que parce qu’ils ont été vécus, partagés, aimés, et surtout parce qu’ils ne durent pas éternellement.
Un déjeuner de famille se termine, un enfant grandit
Une histoire d’amour change, un voyage s’achève, une soirée devient un souvenir, c'est précisément leur temporalité qui les rend précieux.
Alors entre 150 ans d’existence parfaitement optimisée, le sang surveillé, le corps mesuré, chaque bouchée calculée…
et 80 années remplies d’éclats de rire autour d’un gâteau beaucoup trop crémeux…
je sais exactement ce que je choisis
Le gâteau
Sans hésiter
Parce que vivre longtemps et vivre pleinement ne sont pas nécessairement synonymes
Nous ne sommes pas chez Mattel
La science nous permettra probablement de modifier toujours davantage ce que nous pensions autrefois immuable.
Prévenir certaines maladies.
Comprendre nos prédispositions.
Peut-être intervenir beaucoup plus tôt dans notre développement biologique.
Et ce progrès peut être merveilleux lorsqu’il soigne.
Mais il soulève aussi une question vertigineuse lorsqu’il ne s’agit plus de réparer mais d’améliorer.
Plus grand
Plus fort
Plus intelligent
Plus beau
Plus performant
Plus longtemps.
À quel moment cessons-nous d’accueillir un être humain pour commencer à définir les caractéristiques du produit désiré ?
Personnellement, cette frontière me met profondément mal à l’aise.
Nous ne sommes pas chez Mattel.
Un enfant n’est pas une commande.
Et l’imperfection n’est peut-être pas un défaut de fabrication.
Elle fait partie du vivant.
Nous voulons toujours davantage…
Et peut-être est-ce finalement cela, le plus étrange.
Nous courons après la jeunesse lorsque nous sommes vieux.
Après la richesse lorsque nous sommes confortables.
Après le temps lorsque nous avons rempli nos journées.
Après la postérité lorsque nous avons obtenu le pouvoir.
Comme si chaque désir satisfait en révélait immédiatement un autre.
Et à force de vouloir posséder davantage de vie…
peut-être oublions-nous simplement de l’habiter.
La nature nous le rappelle pourtant constamment.
Une fleur éclot
Elle est magnifique
Puis elle fane
Une vague apparaît
Elle avance
Puis elle disparaît sur le sable
Le soleil se lève
Puis il se couche
Nous trouvons tout cela magnifique précisément parce que nous savons que cela ne restera pas ainsi éternellement.
Pourquoi serions-nous la seule partie du vivant à considérer notre finitude comme une erreur à corriger ?
Si un enfant me demandait…
« Pourquoi les gens veulent vivre pour toujours ? »
Je crois que je lui répondrais :parce que nous avons parfois tellement peur de partir que nous oublions de profiter d’être là.
Et s’il me demandait ensuite :
« Mais alors… pourquoi est-ce qu’on doit mourir ? »
Je ne suis pas certaine que je chercherais une explication scientifique.
observons une fleur, elle ne fleurit pas toute l’année, c’est précisément pour cela que nous nous arrêtons lorsqu’elle apparaît, parce que la vie n’a jamais promis de durer toujours
Elle nous demande seulement d’en faire quelque chose pendant qu’elle est là.
Finalement…
Je ne pense pas que nous devions arrêter la recherche sur la longévité.
Au contraire, vivre mieux, soigner, soulager, prévenir.
Permettre à quelqu’un de rester autonome plus longtemps, offrir davantage d’années en bonne santé.
Tout cela est extraordinaire.
Ce qui m’interroge commence ailleurs.
Au moment où prendre soin de la vie devient vouloir posséder la vie.
Parce qu’il y aura probablement toujours une nouvelle limite à repousser
Une nouvelle maladie à combattre
Une nouvelle année à gagner
Une nouvelle technologie à essayer
Une nouvelle trace à laisser
Mais si nous ne savons jamais nous arrêter…
combien d’années seront enfin suffisantes ?
Tithon avait obtenu l’immortalité..
Gilgamesh l’a cherchée..
Achille a choisi la gloire plutôt que la longueur de sa vie...
Et des milliers d’années plus tard, nous continuons exactement la même conversation.
Nous avons simplement remplacé les dieux par la technologie.
Alors peut-être avons-nous mal compris la véritable limite du pouvoir.
Ce n’est peut-être pas la mort
Ce n’est peut-être même pas le temps
C’est peut-être notre incapacité à prononcer un mot extrêmement simple :
Assez
Assez d’années
Assez de contrôle
Assez de pouvoir
Assez de désir
Parce qu’au fond, la mort n’est peut-être pas seulement la limite de la vie.
C’est aussi ce qui lui donne une forme.
Et lorsque viendra le moment de laisser quelque chose derrière nous, peut-être n’aurons-nous finalement besoin ni d’un empire, ni d’un corps conservé dans l’azote, ni d’une descendance infinie.
Quelques personnes qui se souviendront d’un éclat de rire, d'un repas, d'une odeur, d’une phrase, d’un geste tendre, d’une journée passée ensemble,
Peut-être est-ce déjà cela…
ne pas être oublié, et peut-être est-ce largement suffisant
Note personnelle
Cet article ne cherche ni à condamner la recherche sur la longévité, ni à juger le choix individuel de vouloir vivre davantage.
Les exemples contemporains évoqués ici soulèvent des questions scientifiques, philosophiques et éthiques très différentes, et certains domaines, notamment la cryonie, restent hautement expérimentaux et ne permettent aujourd’hui aucune résurrection humaine.
Concernant Bryan Johnson, sa gastrite auto-immune est bien documentée, mais aucun élément scientifique ne permet d’affirmer que ses pratiques de longévité en sont responsables.
Concernant Jeffrey Epstein, plusieurs témoignages rapportent son projet de transmettre massivement son ADN, mais aucune preuve n’établit que ce projet ait été réalisé.
Les récits de Tithon, Gilgamesh et Achille ne sont évidemment pas des démonstrations scientifiques.
Ils racontent autre chose
Ils montrent simplement que bien avant nos laboratoires, nos algorithmes et nos milliards…
l’être humain se demandait déjà comment échapper à sa propre disparition
Et c’est probablement cela qui me fascine le plus
La technologie a énormément changé
Notre peur d’être oubliés…
beaucoup moins.