🐎 SEPTEMBRE S’ÉCRIT 04 / 30
Pourquoi le cheval nous apprend-il à lâcher prise ?
COMPRENDRE × RESSENTIR × EXPLORER
Regardez un peu plus près… Il y a toujours une histoire derrière ce que l’on croyait connaître.
Cet après-midi, je vais pousser la porte d’un club équestre, je ne vais pas y chercher Kenzo, je sais bien que Kenzo n’est plus là.
Je vais simplement retrouver une odeur, celle des écuries, le foin, le cuir, la paille, cette atmosphère particulière que l’on reconnaît immédiatement lorsque l’on a déjà aimé les chevaux.
Et peut-être que je caresserai quelques chevaux, peut-être qu’un regard s’arrêtera sur moi un peu plus longtemps qu’un autre.
Peut-être qu’une nouvelle complicité commencera un jour, ou peut-être pas, je ne veux rien forcer, je sais simplement que je serai au bon endroit, parce qu’il y aura des chevaux et des personnes qui les aiment, et parce qu’après avoir laissé cette partie de moi de côté pendant trop longtemps, j’ai aujourd’hui envie de remonter.
Kenzo
Quand je pense au cheval, je pense d’abord à Kenzo baie, je le montais à Strasbourg, à chaque cours, je le choisissais, et quand il n’était pas disponible, je montais Jannah, une immense jument au garrot impressionnant et au caractère bien trempé.
Mais Kenzo, c’était autre chose, je l’ai aimé d’amour
Un jour, notre monitrice habituelle était absente, sa remplaçante ne voulait pas de Kenzo, Il était trop mou, petit vieux, il n’allait pas travailler....
Moi, j’avais déjà mon idée.
Je l’ai préparé quand même !
J’ai pris ma cravache, comme on nous le demandait à l’époque, puis, une fois dans la carriere , je l’ai posée au milieu.
Kenzo était ce que j'appellerai un « diesel », il lui fallait un peu de temps pour se mettre en route, un bon trot avant de penser au galop.
On m’a demandé de partir la première, je savais presque que l’on attendait de voir ce qu’il allait faire, alors j’ai demandé doucement.
Kenzo est parti au trot, avec de l’énergie, puis j’ai à peine modifié ma position et il est parti au galop.
Ce jour-là, je crois qu’il avait autant envie que moi de prouver quelque chose.
Autant lui que moi, on avait la niaque de tout déchirer, et on a tout déchiré.
Un cheval ressent beaucoup plus que ce que l’on croit
Avec un cheval, on ne peut pas vraiment tricher.
Il ressent notre corps, notre tension, notre assurance, nos hésitations. Il observe notre attitude, notre manière de nous approcher, de le toucher, de lui demander quelque chose.
Et parfois, il nous répond sans un seul mot.
Après mes cours, Kenzo venait frotter sa crinière contre ma poitrine, il me salissait mon polo, et je vivais ça comme une étreinte.
Une façon de me faire un câlin, une petite marque de boue sur un vêtement qui, pour moi, valait beaucoup plus qu’une chemise parfaitement propre.
Parce qu’il y avait de l’amour, et surtout, il y avait cette sensation étrange et magnifique : être comprise sans avoir besoin de parler.
Puis un jour, Kenzo m’a dit non.
Il y avait cet exercice dans la carrière, il fallait prendre un angle.
Les chevaux préféraient l’arrondir, à pied, puis au pas, Kenzo avait accepté, mais je sentais déjà quelque chose.
Au trot, il a refusé, Puis au galop il s’est cabré, j'ai perdu l’équilibre.
Je suis tombée, Kenzo est retourné au milieu de la carrière, il tremblait, il n’était pas bien.
Je suis remontée immédiatement, comme on m’avait appris à le faire après une chute, mais je n’ai pas recommencé l’exercice, on a sécurisé une partie de la carrière, et moi, j’ai préféré aller au box, j'ai retiré son équipement, j'ai pris du temps pour le brossage etc...Je suis restée avec lui.
Parce qu’avec le recul, je comprends quelque chose que je n’avais peut-être pas encore compris à cette époque :
il m’avait dit non
Et ce n’était pas à lui de forcer
C’était à moi d’écouter
Il ne faut pas forcer, il faut faire confiance.
Les chevaux ne parlent pas. Et pourtant, ils communiquent.
C’est peut-être l’une des grandes erreurs que nous faisons avec les animaux, nous sommes des êtres de parole, nous aimons expliquer, demander, répondre, alors nous cherchons naturellement les mots.
Mais les chevaux n’ont pas besoin de notre langage pour communiquer.
Ils ont le leur
Les oreilles
Le regard
La respiration
La posture
L’encolure
La queue
La distance qu’ils choisissent de mettre entre eux et nous, leur manière de venir de rester, de s’éloigner, de se détendre.
Et tout cela doit être lu ensemble, dans son contexte.
Un cheval ne nous dit pas nécessairement une chose avec une seule partie de son corps, il faut apprendre à regarder, àressentir, à être attentif.
Parce que peut-être que le problème n’est pas que l’animal ne sait pas communiquer.
Peut-être que c’est nous qui ne savons pas encore l’écouter
Écouter avec autre chose que les oreilles, quand je demande quelque chose à un cheval, ce que j’aimerais savoir, ce n’est pas seulement :
Est-ce qu’il m’obéit ?
J’aimerais savoir :
Est-ce qu’il est bien avec moi ?
Est-ce que quelque chose le gêne ?
Est-ce que ma façon de le monter pourrait être différente ?
Est-ce que ma manière de le diriger lui convient ?
Qu’est-ce qu’il préfère ?
De quoi a-t-il besoin ?
Les animaux n’ont pas la parole, mais cela ne signifie absolument pas qu’ils n’ont rien à dire, il faut simplement apprendre une autre langue.
Une langue qui se ressent, une langue qui demande de la subtilité.
Il faut savoir les écouter avec nos sens.
Et peut-être que c’est cela, finalement, le véritable apprentissage du cheval
Je pensais apprendre à monter, j'ai appris à faire confiance, j'ai appris la patience, la vitesse, l’adrénaline, la confiance en moi, les limites.
Et surtout, j’ai appris que je ne pouvais pas tout contrôler.
C’est une leçon que j’ai retrouvée ailleurs, ma monitrice d’auto-école m’a appris la même chose, elle avait remarqué que je serrais trop fort le volant, un jour, sur une ligne droite, elle m’a demandé de relâcher mes mains, de faire confiance, de conduire plus souplement, je l’ai fait... Quelques instants seulement.
Mais quelle sensation !
Aujourd’hui, j’aime profondément conduire, j’aime danser, j'aime monter à cheval...Et je parle ici de ces trois passions qui passent par mon corps physique.
Parce que la cuisine et la pâtisserie sont aussi des passions immenses pour moi, mais elles racontent autre chose.
Dans ces trois-là, il y a le mouvement
Le corps
La vitesse
La sensation
Et cette même capacité à lâcher prise.
Quand je monte, mon cerveau se tait, mon cerveau est rarement silencieux, ilréfléchit, toutle temps, mille choses à la fois, il anticipe, organise, analyse, prévoit.
Alors quand je suis à cheval, quelque chose change, je redeviens simplement moi, la Sara qui ne porte rien du tout sur ses épaules.
Celle qui ne pense plus à tout le reste, celle qui ressent.
Le mouvement du cheval
Son souffle
Le rythme
Le vent sur son visage
Mes cheveux qui partent en arrière
Et puis le galop
Cette sensation de liberté absolue
Une liberté qui n’est pas solitaire
Une liberté partagée
Je ne lui emprunte pas sa liberté
J’ai longtemps aimé l’idée que le cheval nous donne cette sensation de liberté, mais je ne dirais pas aujourd’hui que je lui « emprunte » sa liberté.
Parce qu’emprunter, c’est déjà prendre quelque chose, et le cheval n’abandonne jamais sa liberté, même lorsqu’il est monté, même lorsqu’il travaille avec nous, même lorsqu’il accepte nos demandes
Il reste un cheval
Puissant
Grand
Rapide
Doux
Libre
Et il accepte de collaborer avec nous, c'est différent, il ne met pas sa liberté entre parenthèses le temps d’un cours, il choisit de collaborer, et peut-être que c’est précisément ce qui rend cette relation si belle.
Le coffre-fort
J’aime imaginer la relation avec un cheval comme un coffre-fort, au début, on tourne doucement, Une première combinaison
Le box
Le contact
Le licol
La main
Le pansage
Les sabots
La selle
Puis les premières foulées
L’échauffement
On tourne encore
Et encore
Jusqu’à ce moment où tout s’aligne
Le cheval
Le corps
Le souffle
L’intention
Le mouvement
Et là…
Clic
Le coffre s’ouvre
Et derrière, il y a le galop ! Cette sensation où l’on ne réfléchit presque plus, où le cheval avance et où notre corps avance avec lui.
Où l’on cherche d’abord la symbiose, puis où l’on peut enfin lâcher prise.
Eskout, Fakis et la vie d’à côté
Après Kenzo, je n’ai pas réussi à remonter, il partait à la retraite.
Je ne savais pas ce qu’il allait devenir, je n’avais pas les moyens de l’acheter, et encore aujourd’hui, je ne sais pas comment sa vie s’est terminée...Jannah aussi m’était devenue chère, Alors remonter sans eux était devenu difficile.
Et puis, quelques années plus tard, à Saint-Philbert-de-Grand-Lieu, j’ai rencontré Escout et Fakis.
Deux chevaux retraités
Leur box était à une minute de ma porte d’entrée, et leur prairie était juste en face de ma fenêtre.
C’était magique.
Je pouvais les regarder galoper depuis chez moi
Les voir jouer
Se cabrer parfois
Ou ne rien faire du tout
J’allais éplucher mes légumes et je leur apportais une carotte, j’aimais simplement passer du temps avec eux.
Eskout avait un caractère incroyable, une longue carrière, des médailles devant son box, une histoire que l’on me racontait comme celle d’un cheval presque légendaire.
Et j’étais honorée de pouvoir partager un petit bout de son quotidien, parce qu’aimer un cheval, ce n’est pas forcément le monter, parfois, c’est simplement être là.
Et il y avait Aloha
Enfin… il y avait aussi un autre habitant de cette histoire
Quand Aloha (mon chat 🦋) boudait, il avait parfois une drôle de façon de disparaître, je le retrouvais dans les boxes.
Il dormait avec les chevaux
Alors j’allais le chercher avec du pâté
Et monsieur finissait par rentrer
Je crois que cette image résume assez bien mon rapport aux animaux, je leur fais confiance, je les observe, je les laisse être eux-mêmes, et j’essaie de comprendre leur langage plutôt que de leur demander de parler le mien.
Donner toute sa grandeur au cheval
C’est probablement ce que j’aimerais offrir à un cheval.
De la douceur, de la sécurité, de l'écoute, de la confiance, une énergie positif et le respect de ses limites, de la sécurité ...
Mais surtout, lui donner toute sa grandeur, parce qu’avant nous, le cheval avait déjà sa puissance, sa vitesse, son espace, sa liberté.
Et cette image me reste particulièrement en tête
Lors des malheureux départs de feu dernièrement , certains clubs équestres ont dû ouvrir les boxes pour laisser les chevaux fuir
Plus de selle
Plus de licol
Plus de préparation
Plus de consignes
Juste :
pars
Va où tu peux aller
Sauve-toi
Et cette image m’a bouleversée
Parce qu’elle dit quelque chose de très simple sur l’amour que l’on peut porter à un animal :
l’aimer suffisamment pour accepter de le laisser partir.
Dans ces moments-là, toute notre relation au cheval se renverse.
On ne lui demande plus rien.
On ne lui demande pas de nous suivre.
On ne lui demande pas de travailler.
On lui rend simplement ce qui lui appartient depuis toujours.
Sa liberté et la confiance.
Alors, pourquoi remonter aujourd’hui ?
Peut-être parce que beaucoup de choses changent, dans ma vie professionnelle, dans ma vie personnelle.
Et qu’au milieu de tous ces changements, j’ai besoin de retrouver quelque chose qui, lui, n’a jamais vraiment changé.
Cette sensation
Cette liberté
Cette confiance absolue
La confiance absolue, je la donne à très peu de monde, aux animaux, oui, aux chevaux, particulièrement, alors cet après-midi, je vais retourner au club.
Je ne chercherai pas Kenzo, je ne chercherai pas à retrouver exactement ce que j’ai vécu autrefois, je ne chercherai pas à provoquer une nouvelle histoire, je vais simplement ouvrir une porte.
Respirer l’odeur des écuries
Regarder les chevaux
Peut-être en caresser un
Peut-être pas
Et si, un jour, une nouvelle complicité naît…Alors je la laisserai naître.
Naturellement, parce que c’est peut-être ça aussi que les chevaux m’ont appris :
ne pas tout anticiper
Ne pas tout contrôler
Écouter
Faire confiance
Et laisser venir le moment où le coffre s’ouvre Clic...
Et si, tout simplement, un enfant me demandait : “Pourquoi tu montes à cheval ?” »
Je crois que je ne chercherais pas immédiatement une réponse parfaite, je lui raconterais Kenzo, je lui parlerais de la chute, du galop, du vent, de Escout et Fakis.
De ces chevaux que j’ai aimés sans forcément les monter, et puis je lui proposerais quelque chose de beaucoup plus simple :
« Viens. On va aller les rencontrer»
Parce qu’il y a des choses qu’on ne comprend vraiment qu’en les ressentant, et pour ressentir un cheval, il faut aller à sa rencontre.
Avec ses yeux
Ses oreilles
Ses mains
Ses sens
Et surtout, peut-être…
avec son cœur
Et peut-être qu’un cheval ne nous apprend pas à devenir plus forts, peut-être qu’il nous apprend simplement quand nous pouvons enfin déposer nos armures.
SEPTEMBRE S’ÉCRIT
Demain, regardez peut-être le monde un peu différemment.
MOANA SEA SOÛL
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