SEPTEMBRE S’ÉCRIT 17/30

À quel moment la mode a-t-elle cessé de parler de nous ?

Nous n’avons probablement jamais eu autant de vêtements à notre disposition.

Jamais autant de tendances
Jamais autant d’images
Jamais autant de personnes pour nous expliquer ce qu’il faudrait porter, ce qui ne se porte plus, ce qu’il faut absolument avoir cet automne et ce qui sera déjà dépassé au printemps ...

Et pourtant…

Savons-nous encore ce que nous aimons vraiment porter ?

En pleine Fashion Week, j’avais envie de parler de mode,mais pas vraiment de celle des podiums, de la nôtre.

Parce qu’avant d’être une industrie, un défilé, une tendance ou même un vêtement, la mode touche à quelque chose de beaucoup plus intime : notre identité.

Et peut-être avons-nous fini par confondre deux choses qui n’ont jamais tout à fait voulu dire la même chose.

Être à la mode et avoir du style.

AVOIR DU STYLE, C’EST D’ABORD SE CONNAÎTRE

Si je devais définir le style, je crois que je commencerais ici.

Avoir du style, c’est avoir du goût, bien sûr, mais surtout savoir ce qui nous plaît et ce qui nous ressemble.

Connaître les couleurs vers lesquelles nous revenons naturellement et celles que nous laissons systématiquement sur les portants.

Savoir quelles matières nous attirent, quel tissu nous donne envie de le toucher, quelle coupe accompagne notre corps.

Quelle silhouette nous fait nous tenir un peu plus droite lorsque nous croisons notre reflet.

Ce n’est finalement pas très différent de tout ce que nous essayons d’explorer ici, se connaître soi-même, mais dans son identité visuelle.

Nous possédons tous une empreinte digitale différente. Pourquoi notre style devrait-il être identique à celui du voisin ?

LES PREMIÈRES ROBES

Enfant, ma mère commandait mes vêtements sur catalogue et elle m’habillait beaucoup en petites robes.

J’ai donc grandi avec elles, puis est arrivé le collège. À cette époque, j’étais très fine et mes jambes l’étaient particulièrement. On m’appelait « javelot ».

Ce genre de surnom paraît parfois anodin lorsqu’on le prononce dans une cour de récréation. Il l’est beaucoup moins lorsque l’on commence justement à construire l’image que l’on a de soi. Alors les robes ont laissé davantage de place aux jeans, je voulais moins montrer mes jambes.

Je crois que mon style s’est fait plus discret au moment même où, moi aussi, j’essayais probablement de l’être.

Et puis les années ont passé.

J’ai commencé à travailler dans la mode et, petit à petit, quelque chose est revenu, les robes aussi.

Avec le recul, je trouve cela assez beau : retrouver son style, c’est parfois retrouver une partie de soi que l’on avait momentanément rangée au fond d’une armoire.

LE VÊTEMENT DOIT S’ADAPTER À NOUS

Il y a quelques semaines, dans mon article consacré auxGaleries Lafayette, je racontais quelque chose de très simple : chercher un jean au corner Levi’s et tomber sur une personne capable de trouver la bonne coupe et la bonne taille.

Le jean qui tombe juste, cela paraît presque insignifiant, pourtant, c’est aussi cela, la mode.

Être conseillé n’est pas être influencé, la nuance me paraît essentielle.

Un bon conseil ne décide pas à notre place. Il nous fait essayer plusieurs coupes, nous explique pourquoi l’une fonctionne différemment de l’autre, regarde comment le tissu tombe et nous laisse finalement face au miroir.

À nous de décider.

L’opinion des autres peut être précieuse, elle n’est simplement pas une vérité.

Parce qu’au bout du compte, la personne qui doit se sentir bien dans ce jean, c’est celle qui va repartir avec.

J’ai longtemps pensé qu’un vêtement devait s’adapter au corps, et non l’inverse.

Je mesure 1,72 m et j’ai de longues jambes. Certaines robes deviennent immédiatement beaucoup plus courtes sur moi qu’elles ne le paraissaient sur leur cintre. Certaines jupes ne produiront tout simplement jamais l’effet que je recherche.

Ce n’est ni bien ni mal, c'est mon corps.

Avoir du style, c’est aussi arrêter de lutter contre sa morphologie et commencer à composer avec elle.

La connaître

Puis l’habiller

MA PETITE ROBE NOIRE

S’il fallait choisir une pièce dans mon dressing pour expliquer mon style, ce serait probablement une petite robe noire Tara Jarmon.

Manches longues, courte, un joli décolleté, et surtout des épaules merveilleusement dessinées.

Je l’aime avec une paire de bottes beige Tommy Hilfiger lacées de haut en bas et mon trench Burberry.

Le trench doit avoir une dizaine d’années maintenant et je l’aime toujours autant.

Voilà peut-être ce que je trouve étrange dans notre rapport actuel à la mode : pourquoi faudrait-il cesser d’aimer un vêtement simplement parce que nous l’avons déjà beaucoup porté ?

Il existe dans mon dressing des pièces que je connais presque par cœur.

Je sais quand sortir cette petite robe bleue Gérard Darel, je sais quelle occasion appelle telle combi...

Je retrouve certains vêtements comme on retrouve des connaissances que l’on aime bien.

Et lorsque je fais du shopping aujourd’hui, je ne cherche pas à remplir mon dressing, j’attends plutôt la prochaine pièce qui aura une raison d’y entrer.

NON, TOUJOURS PAS DE LÉOPARD

Les tendances reviennent

Partent

Puis reviennent encore avec suffisamment d’années entre les deux pour que l’on puisse nous expliquer qu’elles sont nouvelles

Le léopard en est un excellent exemple.

Il était tendance il y a dix ans, il revient, il repartira probablement, puis quelqu’un annoncera son grand retour.

Pendant ce temps, une chose n’aura pas changé :

je n’aime pas le léopard, je n’en portais pas hier, je n’en porte pas aujourd’hui.

Et il y a de fortes chances pour que je n’en porte toujours pas dans dix ans.

Ce n’est pas une déclaration de guerre au léopard.

Il ne me correspond simplement pas.

Et savoir dire ce n’est pas moi fait probablement autant partie du style que savoir dire j’adore.

CEUX VERS QUI JE BRAQUERAIS LES PROJECTEURS

Il existe pourtant quelque chose que j’admire énormément dans la rue.

Les personnes qui osent.

Pas nécessairement celles dont j’aime la tenue, celles dont je comprends immédiatement qu’elles ont choisi leur tenue.

Un look complètement singulier peut ne rien avoir à voir avec mon univers et pourtant provoquer chez moi énormément d’admiration.

Parce qu’il y a de l’audace

De la cohérence

Et surtout ce délicieux :

« Je m’en fiche de ce que vous en pensez. »

Si des projecteurs pouvaient apparaître au-dessus de nos rues, c’est probablement vers ces personnes que j’aurais envie de les tourner, elles ont compris quelque chose.

Nous ne pouvons pas plaire à tout le monde.

Et à vouloir plaire à tout le monde, nous finissons parfois par ne plus vraiment savoir à qui nous cherchons à plaire.

Le style commence peut-être simplement là :

se regarder dans un miroir, aimer ce que l’on voit et partir vivre sa journée avec un grand sourire.

ET PUIS IL Y A MILAN

J’ai beaucoup voyagé,j'ai vécu dans différentes villes et chacune possède ses codes.

Mais si je devais associer une ville au style, une seule me viendrait immédiatement à l’esprit :

Milan.

Milan, même entrer dans une boutique devient une expérience.

Les matières, les coupes, les associations… et surtout cette manière qu’ont certaines personnes de sembler parfaitement habillées sans donner l’impression d’avoir passé trois heures à essayer de l’être.

De grands amis vivent à Milan ( Mirko & Valerio, si vous passez par là ❤︎︎). Ils étaient venus spécialement pour l’un de mes événements et, très sincèrement, ils étaient probablement les plus stylés de la journée, ils avaient ramené Milan avec eux.

Et le jour de leur mariage… ils étaient beaux ! J’en ai encore des étoiles dans les yeux ..

C’est peut-être justement ce que j’aime dans les villes qui possèdent une véritable identité vestimentaire : elles peuvent nous inspirer sans jamais nous demander de leur ressembler

CHANEL, DIOR… ET L’IDENTITÉ AVANT LA TENDANCE

C’est aussi pour cette raison que j’aime les grandes MAISONS.

Parce qu’une MAISON qui traverse les décennies possède quelque chose que l’ultra-fast-fashion ne pourra jamais fabriquer à la chaîne :

une identité.

Chez Chanel, j’ai toujours vu la femme libre.

Élégante, oui, mais capable de bouger.

Cette lecture n’est d’ailleurs pas qu’une impression : la Maison rappelle elle-même combien la liberté de mouvement était centrale dans la manière dont Gabrielle Chanel concevait ses vêtements, directement sur le corps (CHANEL⁠) ❤︎

Chez Dior, je vois davantage la silhouette.

Le corps féminin dessiné, souligné, presque sculpté.

Lorsque Christian Dior présente sa première collection en 1947, les lignes Corolle et En 8 donnent naissance à ce qui sera surnommé le « New Look ». La veste Bar, avec sa taille très marquée et ses volumes architecturés, en deviendra l’un des symboles. (Dior⁠)

Personnellement, j’aime imaginer les deux univers ensemble.

Une femme presque poupée, Dior, et créatrice, libre, en mouvement, Chanel.

Et rien n’interdit de prendre quelque chose des deux.

C’est même là que cela devient intéressant.

Parce qu’avoir du style n’est pas porter un uniforme de MAISON.

C’est pouvoir emprunter différents langages pour finir par parler le sien.

QUAND LE VÊTEMENT EST DEVENU DU CONTENU

Et puis quelque chose s’est accéléré, les réseaux sociaux n’ont pas inventé les tendances.

La mode n’a évidemment pas attendu Instagram pour nous donner envie, mais notre rapport au temps, lui, a changé.

Une tendance apparaît, elle est photographiée.

Reproduite

Déclinée

Vendue

Commandée

Portée

Postée

Puis remplacée

Parfois en quelques semaines

L’Union européenne définit justement la fast-fashion par cette mise à disposition permanente de nouveaux modèles à très bas prix et relève que les réseaux sociaux participent à une diffusion des tendances beaucoup plus rapide qu’autrefois. (Parlement Européen⁠)

Et c’est là que le paradoxe devient presque absurde.

Nous n’avons jamais eu autant de choix et pourtant nous risquons de finir tous avec les mêmes vêtements.

19 KILOS

Je pourrais remplir cette partie de chiffres, je ne le ferai pas

Un seul permet déjà de comprendre l’échelle du phénomène.

En 2022, la consommation textile moyenne dans l’Union européenne atteignait 19 kg par personne, contre 17 kg en 2019. Dans le même temps, environ 12 kg de vêtements par personne sont jetés chaque année. (Parlement Européen⁠)

Et derrière un vêtement, il n’y a jamais seulement un prix affiché sur une application.

Il y a des fibres

De l’eau

Des terres

Des teintures et des produits chimiques

De l’énergie

Du transport

Des déchets

Et surtout des êtres humains

L’Agence européenne pour l’environnement rappelle que la fabrication textile mobilise notamment eau, énergie et teintures chimiques, et que la consommation textile européenne exerce une pression importante sur les ressources et le climat. (Agence européenne de l’environnement⁠)

Tout cela pour satisfaire parfois un désir extrêmement court.

Et le mot désir n’est pas anodin, j’en ai déjà parlé ici.

Nous désirons

Nous obtenons

Puis nous désirons autre chose

L’ultra-fast-fashion n’a pas créé ce mécanisme humain

Elle a simplement construit une machine extraordinairement efficace autour de lui.

 

JE PRÉFÈRE « CRÉATRICE DE CONTENU »

C’est aussi pour cela que je n’ai jamais vraiment aimé le mot influenceuse pour parler de ce que je fais ici.

Je préfère créatrice de contenu

Je crée des articles

Je raconte des histoires

Je partage des lieux, des recettes, des découvertes et parfois des choses que j’aime

Mais Explorer Notre Propre Nature perdrait tout son sens si la conclusion de cette exploration consistait simplement à expliquer aux autres ce qu’ils doivent acheter.

Influencer devrait peut-être signifier autre chose.

Donner envie d’aller voir plus loin

De découvrir un artisan

Une Maison

Un savoir-faire

De réfléchir

D’essayer

Et finalement de décider soi-même

Inspirer ouvre une porte... Influencer ne devrait jamais nous pousser à abandonner notre propre jugement derrière elle.

SAVOIR QUI SE TROUVE DERRIÈRE

y a une créatrice parisienne que j’aime particulièrement : Laura Laval.

Ce que j’aime chez elle dépasse finalement le vêtement lui-même, j'adore me lover dans ses pulls, bien sûr, mais ce qui me plaît surtout, c’est qu’ils ne donnent jamais l’impression de vouloir prendre toute la place.

Il y a une vraie identité, reconnaissable, sans qu’elle efface celle de la personne qui les porte.

Et c’est peut-être exactement ce que j’attends aujourd’hui d’un vêtement : qu’il ait quelque chose à raconter sans parler à notre place.

Qu’il puisse nous inspirer, nous accompagner, parfois même nous donner un peu d’allure ou d’assurance… mais qu’au bout du compte, ce soit encore nous que l’on voie.

Parce qu’un vêtement peut être magnifique, mais s’il faut devenir quelqu’un d’autre pour le porter, alors peut-être qu’il ne nous habille plus vraiment.

ET SI DEMAIN LES RÉSEAUX DISPARAISSAIENT ?

J’aime beaucoup cette expérience de pensée.

Demain matin, Instagram disparaît

TikTok aussi

Plus de haul

Plus de « get ready with me »

Plus de micro-tendance

Plus personne pour annoncer la couleur qu’il faut porter cette saison.

Que resterait-il dans nos dressings ?

Chez moi, probablement… tout

Je continuerais à aimer mes robes, mes bottes, mes cavalières, mes tailleurs, mes jeans, mes tee-shirts à messages, mes cuissardes Tara Jarmon beaucoup plus sexy que certaines autres pièces de mon vestiaire...

Et peut-être que l’absence de tendances permanentes produirait quelque chose d’assez inattendu.

Nous recommencerions à chercher, à essayer, à nous tromper ...

À associer des choses qui n’étaient peut-être pas censées l’être.

À inventer ! 

Finalement, peut-être avons-nous moins besoin de mode sur les réseaux que de personnes qui ont du style.

NOTRE DRESSING EST UNE AUTOBIOGRAPHIE

J’aime imaginer quelqu’un ouvrir mon dressing dans cinquante ans.

Cette personne ne saurait rien de moi et pourtant, elle commencerait peut-être à comprendre, elle trouverait une petite robe noire.

Un trench, des cavalières, des cuissardes, des tailleurs plus stricts, des robes très féminines, un jean, un tee-shirt à message.

Des pièces élégantes à côté d’autres beaucoup plus décontractées.

Elle découvrirait mes contradictions, et donc, finalement, un peu de mon histoire.

Parce qu’un dressing peut ressembler à une bibliothèque, certains vêtements racontent notre enfance, d'autres une époque.

Certains rappellent une personne, une ville, un travail, un voyage ou simplement la femme que nous étions lorsque nous les avons achetés, d'autres racontent celle que nous sommes devenue.

Et j’aimerais que mon dressing reste suffisamment cohérent pour que l’on puisse me reconnaître dedans…

mais suffisamment surprenant pour que l’on ne puisse jamais tout à fait me résumer.

Parce qu’avoir son propre style ne signifie pas décider une fois pour toutes qui nous sommes.

Nous changeons

Nous vieillissons

Nous voyageons

Nous rencontrons

Nous découvrons

Alors notre style aussi peut évoluer

Explorer notre propre nature, c’est peut-être également accepter de ne jamais avoir complètement terminé de la découvrir.

Et parfois, cela commence simplement devant une armoire

En oubliant pendant quelques minutes ce que tout le monde porte

En regardant ce que nous possédons déjà

Et en se posant une question beaucoup plus intéressante que :

« Qu’est-ce qui est à la mode ? » mais 

« Qu’est-ce qui me ressemble ? »

 

 


Le reste appartient au style ...