Pourquoi quittons-nous les chemins tout tracés ?

Vous les avez forcément déjà vus.

Ces petites lignes de terre qui coupent une pelouse, contournent un trottoir ou traversent un espace vert. Elles ne figurent sur aucun plan, personne ne les a dessinées et pourtant, à force de passages, elles sont devenues de véritables chemins.

Elles portent un nom que je trouve particulièrement joli : les chemins du désir,  desire paths ou desire lines en anglais.

Et depuis que je connais leur nom, je crois que je les aime encore davantage.

Un chemin dessiné avec nos pieds

Le principe est tout simple.

Un chemin officiel nous propose de passer par ici. Mais quelqu’un remarque qu’en coupant quelques mètres plus loin, le trajet est plus court, plus naturel ou simplement plus pratique.

Il passe,puis quelqu’un d’autre, puis cent autres.

L’herbe s’aplatit, la terre apparaît et, sans architecte ni concertation, un nouveau chemin vient de naître.

Ce phénomène intéresse réellement les urbanistes. Une étude menée à Detroit a par exemple recensé 5 680 chemins du désir, représentant plus de 240 kilomètres de tracés informels. Les chercheurs ont notamment constaté qu’ils pouvaient raccourcir les distances parcourues et améliorer l’accès à certaines destinations. 

Une étude plus récente va même plus loin : la formation de ces chemins semble pouvoir s’expliquer en partie par notre tendance à rechercher des trajectoires demandant moins d’énergie pour atteindre notre destination. 

Bref, derrière notre petit raccourci se cache un comportement beaucoup moins anodin qu’il n’en a l’air.

À l’université, les étudiants ont même fini par dessiner le campus

J’avais en tête cette histoire d’une université qui aurait attendu la neige pour observer les traces laissées par les étudiants avant de construire ses allées.

L’histoire est séduisante… mais je n’en ai pas trouvé de source suffisamment solide pour vous la raconter comme un fait.

En revanche, j’en ai trouvé une autre, bien réelle, à Michigan State University⁠, les premiers architectes paysagistes ne savaient pas exactement où les étudiants se déplaceraient et n’avaient pas les moyens de tout aménager immédiatement. Des traces sont donc apparues dans la terre à force de passages et certaines sont ensuite devenues de véritables trottoirs. Aujourd’hui encore, l’université parle de ces desire paths façonnés par des générations d’étudiants. 

Autrement dit, plutôt que de dire aux humains :

« Vous marcherez ici. »

On peut aussi les observer marcher et se demander :

« Pourquoi passez-vous par là ? »

Et je trouve la différence passionnante.

Moi aussi, j’ai le mien

Le mien se trouve du côté de l’aéroport de Nantes-Atlantique.

Je ne vous dirai pas exactement où, les curieux pourront le chercher.

Je le prends avec ma valise parce qu’il est tout simplement plus pratique. Et manifestement, je suis loin d’être la seule à avoir fait ce calcul : le passage est suffisamment emprunté pour être parfaitement visible.

Il y a quelque chose d’assez drôle à imaginer toutes ces personnes qui, sans jamais se consulter, arrivent individuellement à la même conclusion :

Non. Moi, je passe par là.

Et je dois reconnaître une autre chose.

Lorsque je découvre un de ces petits chemins déjà tracés, j’ai envie de le prendre.

Même lorsque je n’avais absolument pas prévu de passer par là.

Parce qu’il m’intrigue.

Où mène-t-il ? Pourquoi les autres ont-ils choisi celui-ci ? Et puis, puisqu’une multitude de pieds ont déjà créé un chemin, pourquoi ne pas l’explorer ?

Le plaisir absolument disproportionné de gagner trente secondes

Il faut aussi parler de cette petite satisfaction ridicule.

Vous prenez votre raccourci

Vous regardez votre montre

Et intérieurement :

Ah... Une minute de gagnée

Bravo à nous.

Nous venons manifestement d’optimiser notre existence.

Mais je crois que le plaisir ne vient pas uniquement du temps gagné.

Il y a quelque chose d’enfantin, de légèrement transgressif et même d’un peu grisant dans le fait de quitter la trajectoire prévue pour choisir la sienne.

L'une des recherche sur les chemins du désir à Detroit les décrit d’ailleurs non seulement comme des solutions pratiques, mais aussi comme une manière pour les habitants de se réapproprier leur façon de circuler dans l’espace urbain. 

Évidemment, tous les raccourcis ne méritent pas d’être empruntés. Certains traversent des espaces naturels fragiles, favorisent l’érosion ou peuvent simplement être moins sûrs. Une étude consacrée à ces passages rappelle notamment les risques liés aux surfaces irrégulières ou glissantes par temps humide. 

Quitter le chemin ne signifie donc pas arrêter de réfléchir.

Et c’est justement ce que j’aime dans cette histoire.

« Pourquoi ils n’ont pas fait le chemin directement ici ? »

Si un enfant me posait cette question devant l’une de ces traces, je lui répondrais probablement :

Parce qu’ils ont dessiné le chemin avant de savoir exactement par où les gens auraient envie de passer.

Puis je lui demanderais :

« Et toi, tu serais passé où ? »

Parce qu’apprendre à un enfant qu’un chemin existe est important.

Lui apprendre qu’il peut aussi observer, réfléchir et décider s’il souhaite le suivre l’est peut-être tout autant.

Le chemin prévu n’est pas forcément mauvais, le raccourci n’est pas forcément meilleur.

La vie n’est d’ailleurs pas beaucoup plus linéaire que ça. Tout n’est pas parfaitement bon ou mauvais, blanc ou noir, parfait ou imparfait.

Il faut parfois simplement regarder où l’on met les pieds.

Moi, je cherche l’imperfection

Alors si vous me placez devant deux chemins menant exactement au même endroit, l’un parfaitement dessiné et l’autre façonné par les pas de ceux qui sont passés avant moi, je sais très bien lequel va éveiller ma curiosité.

Le deuxième

Pas parce que le premier est mauvais, simplement parce que j’ai toujours eu un petit côté rebelle et que les choses parfaitement imparfaites m’attirent, c'est probablement pour cela que j’aime autant travailler les keshi lorsque je crée mes bijoux.

Contrairement à l’image parfaitement ronde que l’on associe spontanément à la perle, les keshi ont des formes libres, irrégulières, toutes différentes, et je les trouve magnifiques précisément pour cela.

Finalement, les chemins du désir leur ressemblent un peu...Ils ne sont pas droits, leurs contours sont irréguliers, personne n’avait prévu qu’ils seraient là.

Et pourtant, ils racontent quelque chose que le chemin parfaitement dessiné ne pouvait pas connaître à l’avance l’endroit où nous avions réellement envie de passer

Alors la prochaine fois que vous croiserez l’un de ces petits chemins…

regardez-le.

Et demandez-vous simplement :

« Moi, aujourd’hui, j’ai envie  de passer par où ? »