LES ÉLÉPHANTS — Ceux qui n’ont jamais oublié la Terre
Et si, parmi tous les êtres qui marchent encore sur notre planète, certains se souvenaient de choses que nous avons oubliées depuis longtemps ?
Ils connaissent les chemins
Les saisons
Les odeurs
Les dangers
Les autres
Ils transmettent, accompagnent, protègent, jouent, se touchent, communiquent et parcourent des territoires que plusieurs générations avant eux ont déjà traversés.
Ils peuvent peser plusieurs tonnes…
Et pourtant faire preuve d’une délicatesse presque déroutante.
Aujourd’hui, 12 août, le monde célèbre la Journée mondiale de l’éléphant, créée en 2012 pour attirer l’attention sur les menaces qui pèsent sur les éléphants d’Afrique et d’Asie.
Alors aujourd’hui, j’avais envie de leur consacrer plus qu’une jolie photographie accompagnée d’un…
« Les éléphants sont magnifiques. »
Ils méritent mieux.
Ils méritent que nous prenions le temps de comprendre qui ils sont, ce qu’ils apportent au monde…
Et surtout ce que nous sommes encore en train de leur faire.
Ma première rencontre avec un géant…
Je n’ai pas rencontré mon premier éléphant au milieu de la savane.
J’aurais aimé vous raconter quelque chose de plus romanesque mais ce serait faux.
C’était près de Nantes, à Planète Sauvage, un parc animalier où une partie de la visite s’effectue sur une piste safari avec son propre véhicule.
Puis il y a eu l’Afrique.
La réserve de Bandia, près de Saly au Sénégal…
Et ce sentiment difficile à expliquer lorsqu’on aperçoit un animal que l’on connaît depuis l’enfance à travers les livres, les documentaires et les images, mais qui soudain se trouve réellement devant nous.
Un éléphant
Pas une photographie
Pas un écran
Un être vivant
Je ne prétendrai pas avoir passé ma vie auprès d’eux, ce serait faux également. J’en ai finalement rencontré peu, et peut-être est-ce justement pour cela que j’ai encore tellement envie de les retrouver.
Il existe une rencontre que je n’ai pas encore vécue…
J’aimerais un jour regarder un éléphant dans les yeux, vraiment.
Pas quelques secondes derrière un appareil photo, pas pour obtenir une image spectaculaire à publier quelque part…
Juste croiser son regard.
Parce que je crois profondément que le regard est le miroir de l’âme, et lorsque je pense aux éléphants, j’imagine quelque chose d’immense.
De la douceur, de l’ancien, de l’intelligence, de la puissance...
Cette contradiction me fascine chez eux…
Une force monumentale et une délicatesse incroyable.
Un animal capable de nous rappeler immédiatement notre fragilité par sa seule présence, et qui pourtant utilise aussi sa trompe pour toucher, explorer, communiquer, jouer.
C’est peut-être cela qui me fait redevenir enfant.
Voir un éléphant prendre de l’eau avec sa trompe et arroser l’un des siens, jouer, interagir…
Ils peuvent être majestueux sans cesser d’être joueurs.
Puissants sans renoncer à la douceur.
Et j’aime profondément cette dualité.
Chez les éléphants, les anciennes ne sont pas mises de côté…
Elles peuvent montrer le chemin.
Les groupes familiaux d’éléphants sont notamment organisés autour des femelles et les recherches menées depuis plusieurs décennies ont montré quelque chose d’extraordinaire : les matriarches les plus âgées peuvent constituer de véritables réservoirs de connaissances sociales et écologiques pour leur famille.
Elles ont vécu, elles ont rencontré, elles ont appris.
Et cette expérience peut bénéficier aux autres.
Je trouve cette image magnifique parce qu’elle raconte quelque chose que nous oublions parfois dans nos propres sociétés.
Nous parlons beaucoup de nouveauté.
De jeunesse
D'innovation
De ce qui arrive ensuite…
Et parfois beaucoup moins de ceux qui savent déjà.
Je pense aux personnes âgées que l’on visite moins, à certaines générations que l’on écoute moins parce que le monde aurait changé…
Chez les éléphants, l’expérience peut au contraire devenir une richesse pour le groupe.
Cela me rappelle une phrase que mon père me disait lorsque j’étais petite.
Quand j’avais manifestement préparé une bêtise et que je pensais être beaucoup plus maligne que lui, il n’avait parfois besoin que d’un regard avant de me dire :
« L’école dans laquelle tu es, c’est moi qui l’ai construite. »
Je savais exactement ce que cela signifiait.
Projet immédiatement abandonné.
Aujourd’hui cette phrase me fait sourire…
Parce que suivre quelqu’un qui connaît déjà le chemin n’est pas nécessairement se soumettre.
Parfois,
c’est simplement reconnaître l’expérience.
Ils ne traversent pas seulement la Terre…
Ils participent à la façonner.
C’est probablement l’une des choses les plus extraordinaires que nous oublions lorsque nous parlons des éléphants.
Ils ne sont pas simplement de magnifiques habitants d’un paysage.
Ils participent à son fonctionnement.
Les éléphants de forêt, notamment, peuvent transporter des graines sur de longues distances et contribuer à la diversité végétale, au point que les scientifiques les décrivent parfois comme de véritables jardiniers des forêts.
Ils mangent.
Ils marchent.
Ils déplacent.
Ils dispersent.
Et derrière leurs pas, d’autres formes de vie peuvent bénéficier de leur présence.
C’est vertigineux lorsque l’on y pense.
Un éléphant ne se réveille pas le matin en décidant de sauver un écosystème.
Il vit.
Et sa simple manière d’habiter le monde participe à quelque chose de beaucoup plus grand que lui.
Peut-être est-ce aussi cela, vivre en harmonie avec la nature…
Ne pas chercher constamment à la dominer.
Simplement y trouver sa place.
Et puis il y a leur mémoire…
Évidemment.
Nous connaissons tous l’expression :
« Un éléphant n’oublie jamais. »
La réalité scientifique est plus complexe qu’une jolie formule, mais leur mémoire et surtout l’importance des connaissances accumulées au cours d’une longue vie sont bien documentées.
Et c’est là que quelque chose devient particulièrement douloureux.
Parce que lorsqu’un vieil éléphant disparaît, nous ne perdons pas seulement un animal.
Dans certaines circonstances, un groupe peut aussi perdre une partie de l’expérience accumulée par cet individu.
Des décennies de vie, des rencontres, des territoires parcourus, des situations auxquelles il a survécu
Et soudain…
Je ne regarde plus du tout le braconnage de la même manière
Parlons maintenant de l’ivoire…
Et ici,
je n’ai aucune envie d’être douce.
Parce qu’il existe quelque chose qui m’écœure profondément dans la capacité d’un être humain à regarder un animal pareil et à ne voir dans ses défenses qu’une valeur marchande.
Une défense appartient à l’éléphant
Elle fait partie de son corps
De son histoire
De son identité.
Et pourtant des êtres humains sont encore capables d’engendrer la mort pour l’arracher.
Je n’ai aucune indulgence pour les braconniers
Aucune.
Tuer un éléphant pour son ivoire est à mes yeux l’une des manifestations les plus abjectes de ce que l’argent peut provoquer lorsque l’être humain décide que tout peut devenir une marchandise.
Et le braconnage n’est pas un vieux chapitre que nous pourrions ranger dans les pages sombres de notre histoire.
L’UICN rappelle encore aujourd’hui que l’éléphant de forêt d’Afrique reste classé En danger critique d’extinction, toujours menacé notamment par le braconnage et la destruction de son habitat.
La CITES dispose même d’un programme international spécifiquement destiné à suivre l’abattage illégal des éléphants, le programme MIKE.
Nous savons donc.
Voilà peut-être ce qui me met le plus en colère
Nous savons
Un éléphant n’est pas une paire de défenses…
C’est une vie entière.
Et j’aimerais que nous réfléchissions quelques secondes à l’absurdité de notre comportement.
Imaginez
Vous êtes perdu au milieu d’un territoire immense
Vous n’avez plus d’eau
Vous ne savez plus où aller
Au loin marche une vieille matriarche
Elle connaît ce territoire mieux que vous
Elle possède une expérience que vous n’aurez jamais
Et soudain, vous ne regardez plus ses défenses
Vous regardez ses pas
Parce que si votre survie en dépendait…
vous vous feriez probablement tout petit pour la suivre.
Moi, je la suivrais.
Sans hésiter.
Je lui ferais confiance.
Et voilà toute l’ironie tragique de notre espèce…
Nous pouvons convoiter les défenses d’un animal dont nous serions capables, quelques heures plus tard, de suivre humblement les pas si nous avions besoin de son savoir pour survivre.
Et derrière une éléphante…
Il y a parfois tout un monde.
Je me souviens d’un documentaire qui m’avait bouleversée.
Un petit éléphant n’arrivait plus à suivre...
Sa mère se retrouvait face à ce qui m’avait semblé être un choix impossible : continuer avec le groupe ou rester auprès de son petit en prenant elle-même un risque immense.
Je me souviens surtout de mon émotion, j'ai pleuré toutes les larmes de mon corps.
Je ne veux pas transformer ici mon souvenir d’un documentaire en règle scientifique sur le comportement des éléphants.
Mais il m’a fait comprendre quelque chose de beaucoup plus simple…
Lorsque nous parlons d’un éléphant mort, nous parlons souvent d’un chiffre, d'une population, d'un graphique, d'une statistique, mais cet individu appartenait à quelque chose.
Une famille.
Des relations.
Une histoire.
Et parfois, regarder autrement commence simplement par cela…
Remettre une vie derrière le chiffre
Pourtant, l’histoire n’est pas aussi simple que “les méchants humains contre les gentils éléphants”…
Et il faut aussi avoir l’honnêteté d’en parler.
Dans certaines régions du monde, vivre à proximité des éléphants peut avoir des conséquences extrêmement lourdes.
Des récoltes peuvent être détruites, des habitations endommagées, des vies humaines peuvent être perdues.
La sécheresse, l’expansion des activités humaines et la fragmentation des habitats peuvent encore augmenter ces rencontres difficiles.
Je ne veux surtout pas écrire depuis mon canapé européen que les populations qui vivent quotidiennement avec ces réalités devraient simplement « apprendre à aimer les éléphants ».
Ce serait terriblement facile.
La vraie question est beaucoup plus compliquée…
Comment permettre aux humains et aux éléphants de vivre sur les mêmes terres sans que l’existence des uns condamne celle des autres ?
Et heureusement, des solutions sont recherchées.
Des corridors sont protégés pour permettre aux éléphants de circuler sans traverser certaines zones habitées ou cultivées, des communautés participent directement aux programmes de conservation et les approches modernes cherchent de plus en plus à passer du simple « conflit » à la coexistence.
Parce que protéger un éléphant sans protéger l’humain qui vit à côté de lui ne construira jamais une paix durable.
L’harmonie doit fonctionner dans les deux sens.
Aimer les éléphants, c’est parfois accepter de ne pas les voir…
Je l’ai compris pendant mes voyages.
À Bali, j’aurais pu aller voir des éléphants dans une activité touristique.
J’ai choisi de ne pas le faire, parce que le cadre proposé ne correspondait pas à ce que j’étais prête à accepter pour rencontrer cet animal.
J’y retournerai probablement, et peut-être qu’un jour j’aurai cette rencontre dont je rêve.
Mais je préfère ne jamais voir un éléphant plutôt que de participer à une expérience dans laquelle son bien-être passe après mon envie d’avoir une photographie avec lui.
Cette idée pourrait d’ailleurs s’appliquer à énormément de nos rencontres avec le vivant.
Nous voulons toucher, approcher, nager avec, photographier, ramener une preuve
Mais parfois…
le plus grand respect que l’on puisse témoigner à un animal consiste simplement à le laisser tranquille.
Si je pouvais passer une journée avec eux…
Je ne chercherais rien.
Et cette réponse m’est venue immédiatement, je ne chercherais pas à comprendre leur communication, je n’attendrais pas qu’un petit joue, je ne voudrais pas absolument observer un comportement extraordinaire pour pouvoir raconter ensuite que je l’ai vu.
Je regarderais.
J’écouterais.
J’observerais.
Je savourerais.
Parce que lorsque nous cherchons absolument quelque chose, nous risquons parfois de passer à côté de tout ce qui nous est offert pendant que nous attendons que notre scénario se réalise.
La nature ne nous doit aucun spectacle.
Si elle nous en offre un…
merci.
Cela suffit.
Dans dix ans…
Je ne veux pas que nous soyons devenus extraordinairement doués pour recréer ce que nous aurons été incapables de protéger.
Nous vivons une époque étrange, la science explore désormais des technologies permettant d’imaginer le retour de caractéristiques d’espèces disparues.
C’est fascinant.
Mais cela pose aussi, à mes yeux, une question immense.
Pourquoi sommes-nous autant fascinés par l’idée de retrouver ce qui n’existe plus…
alors que nous avons encore tant de mal à protéger ce qui est vivant aujourd’hui ?
Les éléphants sont là
Les baleines sont la
Les abeilles sont là
Nous n’avons pas besoin de reconstituer leur existence, nous avons besoin de leur permettre de continuer la leur.
Aujourd’hui, c’est leur journée…
La Journée mondiale de l’éléphant existe depuis 2012 et cherche précisément à mobiliser autour de leur conservation, de leurs habitats, du braconnage, du commerce illégal de l’ivoire, des conflits avec les humains et des conditions dans lesquelles certains vivent en captivité.
Mais une journée mondiale ne sert à rien si elle devient simplement :
« Oh, un éléphant, c’est magnifique 🐘 »
Puis demain…
plus rien
Une journée mondiale prend son sens lorsqu’elle nous oblige à regarder un problème suffisamment longtemps pour que quelque chose change après minuit.
S’informer.
Refuser l’ivoire
Choisir différemment certaines activités touristiques.
Soutenir des organisations sérieuses.
Comprendre les réalités des populations qui cohabitent avec eux.
Défendre leurs habitats.
Parler d’eux.
Il n’existe probablement pas un geste unique capable de tout résoudre, mais il existe une multitude de décisions capables de participer à leur protection.
Parce qu'il ne faudra pas attendre…
Il ne faudra pas attendre que tombent les dernières défenses de nos reines pour décider qu’il était temps de les protéger.
Le moment n’est pas demain
Le moment est maintenant
Les éléphants de forêt restent en danger critique d’extinction. Les menaces liées au braconnage et à la destruction des habitats sont toujours présentes. Les conflits avec les populations humaines existent et exigent des solutions sérieuses, locales et durables.
Nous n’avons donc même plus l’excuse de ne pas savoir.
Et peut-être faut-il accepter quelque chose de profondément inconfortable…
Parfois,
nous devons protéger la nature…
de nous-mêmes.
Pour conclure…
Le titre de cet article est :
Ceux qui n’ont jamais oublié la Terre.
Parce que lorsque je pense aux éléphants, je pense aux chemins.
Aux générations
Aux matriarches
À cette connaissance transmise sans livre, sans GPS, sans carte glissée dans une poche
Je pense aux graines transportées
Aux paysages traversés
Aux familles
À cette force monumentale capable de tellement de délicatesse.
Et je pense à nous.
Nous qui avons construit des routes
Des frontières
Des villes
Des marchés
Nous qui avons décidé qu’une défense pouvait avoir un prix, peut-être que les éléphants n’ont jamais oublié la Terre…
et que c’est nous qui avons oublié qu’elle ne nous appartenait pas.
Alors si un enfant me demandait :
« Pourquoi est-ce que des gens tuent les éléphants pour prendre leurs défenses ? »
Je crois que je serais incapable de lui donner une réponse satisfaisante.
L’argent ?
La cupidité ?
La bêtise ?
Aucune ne me semblerait suffisamment acceptable pour expliquer l’inacceptable.
Et s’il me demandait ensuite :
« Alors pourquoi est-ce qu’on ne les protège pas tous ? »
Cette fois,
je crois que je resterais silencieuse encore ...
Parce que cette question d’enfant contient probablement tout le problème.
Et si un jour je la rencontre…
Cette vieille éléphante dont je parle depuis le début.
Celle qui aura marché pendant des décennies.
Connu les saisons
Les naissance
Les pertes
Les sécheresses
Les humains
Si un jour j’ai l’immense privilège de me retrouver devant elle et de croiser enfin ce regard que je rêve de rencontrer…
Je ne lui ferai pas de promesse.
Je n’ai aucune légitimité pour lui promettre que notre espèce fera mieux demain.
Je ne lui expliquerai pas non plus que certains d’entre nous essaient.
Je crois que nous parlons déjà beaucoup.
Alors devant elle…
Je me mettrais simplement à genoux.
Et je lui demanderais pardon.
Rien de plus.
Note personnelle
Cet article est écrit à l’occasion de la Journée mondiale de l’éléphant, célébrée chaque 12 août.
Les connaissances évoquées ici sur les sociétés d’éléphants, le rôle des matriarches, la dispersion des graines, les menaces pesant sur certaines populations et les enjeux de coexistence avec les communautés humaines sont documentées par des travaux scientifiques et des organismes internationaux de conservation.
Mais cet article n’a jamais eu vocation à être seulement scientifique.
C’est un hommage
Une admiration
Et aussi une colère
Parce que protéger les éléphants ne signifie pas uniquement sauver une espèce que nous trouvons belle...
C’est accepter que d’autres intelligences, d’autres familles, d’autres histoires et d’autres manières d’habiter le monde ont autant le droit que nous de continuer à exister.
Les éléphants n’ont jamais oublié la Terre.
À nous, maintenant,
de nous souvenir d’eux 🐘𖣘