LA CHASSE

Quand le silence se brise

Cette nuit, j’ai regardée le ciel faire du bruit sans produire aucun son.
Ce matin, j’ai entendu

l’Homme briser le silence

Je n’avais pas prévu d’écrire cet article.

À vrai dire, j’avais surtout prévu de retourner dormir.

Ces derniers jours, j’ai très peu dormi, mais pour une jolie raison… J’avais envie de tout voir.

Les étoiles filantes

Les Pléiades

Cette nuit encore, je suis restée dehors jusque très tard, seule sur ma terrasse, dans un silence presque olympien.

De temps en temps, quelques feuilles bougeaient parce que Tsuki s’amusait probablement avec un criquet.

Un oiseau nocturne se faisait entendre au loin.

Puis plus rie

Le silence.

Et dans le ciel…

Une étoile filante

Puis une autre

Elles traversaient la nuit en laissant derrière elles une traînée lumineuse, sans faire le moindre bruit.

Quelques heures plus tard, le jour s’est levé.

Et j’ai entendu un tir.

Puis son écho.

Cette fois, quelque chose traversait encore le paysage…

Mais il n’y avait plus rien de poétique dans la trace laissée derrière.

Ce bruit…

Je ne l’aime pas.

Un coup de feu n’est pas un bruit comme un autre.

Il est sec.

Violent.

Et lorsque l’on sait qu’une chasse est en cours quelque part autour de nous, impossible pour moi de ne pas penser à sa vocation.

Quelque part derrière ce bruit, il y a potentiellement la mort, et ce matin, cette pensée me chafouine profondément.

Parce qu’il y a quelques jours à peine, sur une route près de chez moi, j’ai croisé un panneau que je déteste :

 

ATTENTION — CHASSE EN COURS

Je comprends évidemment sa fonction, mais chaque fois que je le vois, quelque chose me dérange profondément, parce que finalement…

c’est à nous qu’il demande de faire attention, aux promeneurs, aux familles, aux enfants, à ceux qui traversent simplement un espace naturel...

Comme si, pendant quelques heures, nous devions céder une partie de notre liberté parce que quelqu’un y est entré avec une arme, et cette sensation, je l’ai déjà vécue jusque chez moi.

Un jour, de l’autre côté de ma clôture, j’ai aperçu un chasseur, à quelques mètres seulement, l’œil dans son viseur.

Probablement à la recherche d’un sanglier qui s’était approché des habitations.

Je n’ai pas d’enfant, mais ma voisine et amie a deux garçons.

Alors forcément… Je m’interroge.

Au nom de quoi devons-nous nous adapter à cela ?

Si je pouvais retourner ce fameux panneau et écrire, cette fois, quelque chose à destination de ceux qui chassent, je crois que je n’aurais besoin que de trois mots :

RESPECTEZ NOS ANIMAUX.

Et puis il y a ce mot…

Gibier.

Je sais ce qu’il signifie, mais je ne l’aime pas davantage.

Parce qu’avant d’être du gibier, un chevreuil est un chevreuil, un lièvre est un lièvre, un oiseau est un oiseau
Je tiens énormément aux mots.

Et j’ai parfois le sentiment que certains d’entre eux nous permettent de mettre une distance confortable entre nous et ce que nous faisons.

Dire gibier me semble beaucoup plus facile que d’imaginer précisément l’animal qui se trouvait là quelques secondes avant le tir.

Vivant.

Je respecte les traditions…

Et je sais que la chasse en est une pour certaines familles.

Je peux entendre l’attachement.

La transmission.

Les souvenirs.

Cela ne m’oblige pas à aimer le geste.

Parce que tout me dérange dans la chasse.

La poursuite

La souffrance possible

Le fait de prendre une vie

Le plaisir que certains peuvent trouver dans l’acte

Et surtout cette idée étrange, à mes yeux, de quitter sa maison avec une arme en sachant qu’un animal pourrait ne pas rentrer dans la sienne.

Je sais également ce que l’on me répondra.

La régulation

Les sangliers

Les dégâts

Les équilibres

Et ce sont de véritables sujets : la gestion de la faune sauvage est infiniment plus complexe qu’un affrontement entre ceux qui aiment les animaux et ceux qui les chassent. En France, certaines espèces peuvent d’ailleurs faire l’objet d’ouvertures anticipées et de modalités particulières selon les départements et les arrêtés préfectoraux, alors je ne prétendrai pas résoudre cette question ici.

J’en poserai simplement une autre :

Lorsque nous devons intervenir pour réguler un équilibre naturel, avons-nous aussi le courage de nous demander quelle part nous avons prise dans son déséquilibre ?

Routes

Urbanisation

Agriculture

Disparition ou raréfaction de certains prédateurs

Fragmentation des habitats

Peut-être que « réguler » mérite parfois d’être précédé d’un autre verbe

Comprendre

Et oui…

Je mange de la viande.

Je pourrais facilement l’oublier pour rendre cet article beaucoup plus confortable à écrire, mais ce serait malhonnête.

J’essaie simplement de savoir d’où elle vient, Je vais chez mon maraîcher, mon fermier et chez des producteurs locaux dont je connais le travail.

Est-ce que cela règle toutes mes contradictions ?

Non.

Et peut-être devons-nous justement arrêter de croire qu’il faut être parfaitement irréprochable avant d’avoir le droit de questionner notre rapport au vivant.

Un chasseur pourra me dire :

« Au moins, moi, je mange ce que je tue. »

Je peux entendre cet argument.

Je peux même reconnaître qu’entre cette démarche et une consommation industrielle totalement déconnectée de l’animal, la discussion mérite davantage que quelques slogans.

Cela ne change simplement pas ce que moi, je ressens face à la chasse.

Mais ce matin, quelque chose rend ces tirs encore plus difficiles à entendre…

Les incendies.

Ces dernières semaines, des feux ont encore frappé des forêts françaises et avec elles une faune incapable de comprendre pourquoi son territoire disparaissait soudainement dans les flammes. À Fontainebleau notamment, la situation des animaux après les incendies provoque actuellement une mobilisation : associations et bénévoles alertent sur des animaux brûlés, des ressources en eau affectées et le sort des survivants. 

Et au milieu de tout cela, ce matin,

j’entends tirer.

Alors aujourd’hui, ma demande est presque dérisoire.

Une trêve.

Rien de plus.

Après les flammes,

après la fuite,

après les animaux qui n’en sont pas sortis,

après ceux qui cherchent peut-être encore un territoire…

laissons au moins les survivants tranquilles.

Et honorons ceux qui ne le sont pas…

C’est probablement ma nuit sous les étoiles qui m’a ramenée aux mythes, les civilisations anciennes accordaient une importance immense aux morts.

Chez les Grecs, priver quelqu’un des rites funéraires pouvait constituer une atteinte terrible.

C’est précisément l’un des cœurs d’Antigone : refuser une sépulture à Polynice dépasse la simple question de son corps.

Et puis il y a Charon.

Le passeur

Et cette tradition antique de déposer parfois une pièce auprès du mort pour son passage vers l’au-delà, aujourd’hui encore, nous savons honorer nos morts.

Nous construisons des monument, nous déposons des fleurs, nous observons des minutes de silence, nous inscrivons des noms... Et heureusement

Mais lorsqu’une forêt brûle…

où est le monument pour ceux qui vivaient dedans ?

Je sais, nous ne connaissons pas leurs noms, nous ne saurons probablement jamais combien d’histoires se sont arrêtées sous les flammes.

Mais nous sommes une espèce incroyablement créative, et nous sommes capables d’amour, alors avec ces deux choses-là,

peut-être pourrions-nous apprendre à inventer aussi une mémoire pour le vivant, pas nécessairement une tombe, pas une cérémonie humaine plaquée sur le monde animal ..

Simplement une reconnaissance.

Ils étaient là

Ils vivaient.

Et ils méritent que leur disparition ne soit pas immédiatement recouverte par le bruit suivant.

Alors ce matin…

Je ne cherche pas à convertir les chasseurs.

Je ne pense pas qu’un article suffise à régler plusieurs siècles de traditions, de pratiques, de débats scientifiques et politiques.

Je raconte simplement ce que j’ai ressenti.

Cette nuit, j'ai regardée des étoiles traverser silencieusement le ciel.

Ce matin, j'ai entendue un coup de feu traverser ma tranquillité.

Et quelque part entre les deux,

je me suis demandé ce que nous étions en train de faire de notre rapport au vivant.

Si un enfant se trouvait à côté de moi et entendait ce même tir avant de me demander :

« L’animal a fait quelque chose ? »

Je crois que ma réponse serait très simple.

Non

Il vivait.

C’est tout

Et si je pouvais maintenant arrêter le temps une seconde…

Juste avant le prochain tir, une seconde avant le doigt posé sur la détente, une seconde pendant laquelle le chasseur et l’animal sont encore là, tous les deux vivants 

Je ne ferais pas de grand discours

Je ne parlerais ni de tradition, ni de régulation, ni de morale.

Je lui soufflerais simplement une question

Pourquoi ?

 

Note personnelle

Cet article n’est ni une enquête ni une tentative de résoudre à lui seul le débat sur la chasse

C’est une réaction.

Celle d’un matin où, après avoir passé une partie de la nuit à contempler le vivant et le ciel dans un silence extraordinaire, j’ai entendu des coups de feu ...

Je respecte le droit de chacun à avoir son opinion.

Voici simplement la mienne.

Et aujourd’hui, alors que des animaux paient encore les conséquences des incendies qui ont touché leurs habitats, j’aurais aimé que nous leur offrions quelque chose de très simple.

Un peu de silence.