ÉCOLOGIE — Sommes-nous tous devenus hypocrites ?
200 millions de dollars pour sauver des espèces menacées
Je devrais probablement applaudir
Et pourtant…
quelque chose me dérange
Ces derniers jours, une annonce a retenu mon attention : Jeff Bezos, Leonardo DiCaprio et plusieurs partenaires s’associent autour du Phoenix Species Project, une initiative consacrée au rétablissement d’espèces parmi les plus menacées de la planète.
L’ambition est immense
Et ma première réaction l’est tout autant :
Tant mieux
Vraiment
Parce que si cet argent permet à une espèce qui devait disparaître de continuer à vivre, je ne vais certainement pas faire semblant que c’est une mauvaise nouvelle sous prétexte que le chèque vient d’un milliardaire.
Au contraire,
l’argent n’a jamais été l’espèce menacée…
Finalement, l’argent n’est qu’une monnaie d’échange, nous avons décidé de sa valeur, nous avons construit une partie de notre monde autour de lui.
Mais un animal ?
Une plante ?
Une forêt ?
Un récif ?
Voilà ce qui a réellement de la valeur.
Parce qu’on peut perdre 200 millions de dollars et en recréer 200 millions d’autres.
Lorsqu’une espèce disparaît définitivement, le mécanisme est beaucoup moins simple, alors non, l’origine de cet argent ne m’intéresse finalement que très peu.
Ce qui m’intéresse, c’est ce qu’il va devenir.
Combien d’espèces seront encore là dans dix ans ?
Combien de populations auront augmenté ?
Quels habitats auront été restaurés ?
Quels peuples auront réellement été associés aux décisions ?
Voilà les chiffres que j’attends, pas seulement celui inscrit sur le chèque.
Parce qu’être heureuse ne m’oblige pas à fermer les yeux.
C’est probablement là que cet article commence vraiment.
Lorsque j’ai entendu parler de Jeff Bezos et Leonardo DiCaprio associés à cette initiative, une question m’est immédiatement venue :
est-ce un engagement… ou une communication ?
Et la réponse est probablement beaucoup moins simple qu’on aimerait le croire.
Leonardo DiCaprio n’a évidemment pas découvert l’écologie cette semaine, il est engagé publiquement depuis des années sur les questions climatiques et de biodiversité, notamment à travers Re:wild.
Alors peut-être est-il profondément sincère, peut-être l’est-il en partie, peut-être son image bénéficie-t-elle également de cet engagement, et peut-être que plusieurs de ces réalités peuvent parfaitement coexister.
Nous avons parfois cette drôle de manie de vouloir que la sincérité soit absolue ou inexistante, la réalité humaine est rarement aussi simple.
Je ne peux pas lire dans le cœur de Leonardo DiCaprio, et vous non plus, alors observons plutôt ce que nous pouvons observer.
Les actes.
Je n’ai aucun problème avec leur richesse.
Je préfère le préciser.
Je ne reprocherai jamais à quelqu’un son yacht simplement parce que je n’en possède pas, je peux parfaitement comprendre le plaisir de naviguer.
Je ne vais pas davantage prétendre qu’une célébrité internationale peut vivre exactement comme quelqu’un dont le quotidien ne nécessite pas de traverser plusieurs continents.
Leur mode de vie correspond aussi au monde dans lequel ils évoluent.
Ce qui m’interroge davantage, c’est l’écart.
Lorsque l’on défend publiquement une cause écologique et que, quelques heures plus tard, notre comportement semble raconter une histoire totalement opposée…
forcément,
je regarde.
Pas pour condamner.
Pour comprendre.
Parce qu’à mon sens, l’écologie ne devrait jamais devenir un simple accessoire que l’on enfile lorsque les caméras sont présentes avant de le ranger lorsqu’elles disparaissent.
Et c’est précisément là que la sincérité devient intéressante.
À qui appartient le vivant ?
Il existe aujourd’hui un serpent nommé Anguiculus dicaprioi.
Ce petit serpent himalayen a été décrit scientifiquement en 2024, et les chercheurs ont explicitement choisi son nom pour rendre hommage à Leonardo DiCaprio et à son engagement sur les questions climatiques, la biodiversité et la pollution.
Très bien.
C’est un hommage scientifique, et je comprends parfaitement l’intention, mais quelque chose, philosophiquement, continue de m’interroger,
Pourquoi avons-nous toujours besoin de mettre nos noms sur le vivant ?
Cette question me rappelle forcément Jeanne Barret, lors de l’expédition de Bougainville, cette femme extraordinaire participa aux collectes botaniques aux côtés de Philibert Commerson.
Et aujourd’hui encore, lorsque nous regardons un bougainvillier, le nom que nous prononçons est celui du commandant de l’expédition.
Bougainville.
Pas celui de la plante avant que nous décidions de la nommer, pas celui du territoire, pas celui des populations qui la connaissaient peut-être déjà,
le nôtre, encore.
Je sais parfaitement que la taxonomie fonctionne avec des règles, une histoire et une longue tradition d’hommages.
Mais parfois, j’aimerais que nous arrêtions quelques secondes de vouloir laisser notre trace sur la nature…
et que nous commencions par observer celle qu’elle laisse sur nous.
L’écologie est-elle devenue un produit de communication ?
C’est probablement la question qui me dérange le plus.
Parce que notre époque a changé, nous avons été abreuvés d’images
De tapis rouges
De galas
De célébrités
De luxe spectaculaire
De « toujours plus »
Prenons simplement le Met Gala.
À sa naissance en 1948, le Costume Institute Benefit imaginé par Eleanor Lambert était un dîner de minuit dont le billet coûtait 50 dollars.
Au fil des décennies, l’événement a considérablement gagné en ampleur et en visibilité, jusqu’à devenir le phénomène médiatique mondial que nous connaissons aujourd’hui.
La mode n’est évidemment pas le problème
J’aime profondément la création
Mais cette évolution raconte quelque chose de notre époque :
nous avons appris à transformer presque tout en spectacle :
La mode, nos vacances, nos repas, nos maisons, nos corps, nos engagements.
Alors forcément, une question arrive :
l’écologie sera-t-elle la prochaine ?
Parce qu’au même moment, beaucoup d’entre nous commencent justement à chercher autre chose.
Du vrai
De l’artisanat
Des producteurs
Des savoir-faire
Des forêts
Des océans
Des rencontres
Du vivant.
Et lorsqu’une société déplace son attention…
la communication finit toujours par la suivre.
Vous voulez travailler avec les peuples autochtones ?
Alors donnez-leur la caméra.
Et en écrivant cette phrase, je pense immédiatement à un moment de télévision qui m’a profondément marquée.
En 2018, dans Rendez-vous en terre inconnue, Thomas Pesquet est parti dans la Sierra Nevada de Santa Marta, en Colombie, à la rencontre des Kogis.
Un peuple qui accepte très rarement que des étrangers pénètrent sur son territoire, Thomas Pesquet aurait pourtant pu occuper tout l’espace, c'est un astronaute, un scientifique.
Un homme qui avait déjà observé notre planète depuis l’espace, Une célébrité aussi et pourtant, ce n’est pas cela que j’ai retenu de cette rencontre.
J’ai retenu un homme qui écoutait, face à lui, les Kogis n’étaient pas un décor destiné à illustrer un discours occidental sur l’écologie.
Ils parlaient
Et nous les écoutions
Les Kogis se considèrent comme les « Grands Frères », gardiens d’un territoire qu’ils décrivent comme le Cœur du Monde, tandis qu’ils appellent les sociétés modernes les « Petits Frères ».
En acceptant exceptionnellement la présence de l’émission, ils souhaitaient aussi transmettre un message au monde extérieur sur notre rapport à la Terre, et je me souviens encore de ce que cette émission m’a fait ressentir, parce qu’ils arrivaient à dire en quelques mots des choses essentielles.
Sans grand discours
Sans campagne spectaculaire
Sans avoir besoin de vingt-six minutes pour expliquer leur relation à la Terre
Ils la vivent.
Et face à eux se trouvait justement l’un des hommes qui symbolisent le mieux notre modernité scientifique.
Thomas Pesquet.
Un homme capable de parler de la Terre depuis l’espace…
et suffisamment humble, ce jour-là, pour écouter ceux qui la connaissent depuis le sol.
C’est précisément cette image que j’aimerais retrouver dans le Phoenix Species Project.
Si vous annoncez vouloir travailler avec les peuples autochtones et les communautés locales, alors je ne veux pas seulement lire leurs noms dans un communiqué.
Je veux les voir.
Je veux les entendre raconter leur territoire,
Ce qu’ils observent
Ce qui disparaît
Ce qui revient
Ce qu’ils savent
Ce qu’ils souhaitent protéger
Et peut-être surtout ce qu’ils aimeraient que nous changions.
Parce que travailler avec quelqu’un ne consiste pas seulement à lui donner une place autour de la table.
Parfois, cela consiste à lui laisser la parole, et à avoir l’humilité de l’écouter,
Et maintenant…
retournons le miroir.
Parce qu’il serait extrêmement confortable que cet article soit uniquement consacré à Jeff Bezos et Leonardo DiCaprio.
Les milliardaires
Les célébrités
Les jets
Les yachts
Le greenwashing
Eux
Toujours eux
Et nous ?
Nous voulons protéger les océans.
Puis nous achetons parfois quelque chose dont nous n’avons absolument pas besoin simplement parce que cela coûte cinq euros.
Nous voulons une mode plus responsable.
Mais nous voulons aussi un nouveau pantalon immédiatement, moins cher, livré demain..
Nous partageons une publication pour sauver les baleines, depuis un téléphone dont nous connaissons rarement toute la chaîne de fabrication
Nous voulons sauver la planète.
Sans toujours renoncer à ce qui participe à l’abîmer
Moi comprise.
Et peut-être est-elle là, finalement, notre hypocrisie écologique.
Pas dans le fait d’être imparfaits.
Mais dans notre facilité à observer l’imperfection des autres sans regarder la nôtre.
« Au moins, eux font quelque chose. »
Oui.
Et heureusement
C’est même probablement la phrase la plus importante de cet article.
Parce que je préfère infiniment un milliardaire imparfait qui engage une partie de sa fortune dans la biodiversité à quelqu’un qui dispose des mêmes moyens et ne fait absolument rien.
Je préfère un Leonardo DiCaprio imparfait qui utilise son influence pour attirer l’attention sur des espèces menacées plutôt qu’un Leonardo DiCaprio parfaitement silencieux sur ces questions.
Alors oui.
Ils font quelque chose.
Et je souhaite profondément que cela fonctionne.
Mais je continuerai à poser des questions.
Parce qu’il existe, à mes yeux, une différence fondamentale entre l’intérêt et l’engagement.
L’intérêt peut être sincère, mais il peut également dépendre d’une époque, d'une tendance, d'une caméra, d'une réputation...
L’engagement, lui, se mesure dans le temps.
Il continue lorsque le sujet n’est plus à la mode.
Lorsque la vidéo ne fait plus de vues.
Lorsque le communiqué de presse a disparu.
Lorsque personne ne regarde.
Peut-être que la sincérité commence précisément là
Alors attendons les résultats.
Je ne veux pas que, dans dix ans, la première chose dont nous nous souvenions soit :
200 millions de dollars.
Je veux entendre :
Cette espèce devait disparaître.
Elle est toujours là.
Cette population s’effondrait.
Elle augmente.
Cet habitat était détruit.
Il renaît.
Cette communauté devait être consultée.
Elle dirige désormais une partie du projet.
Là…
j’applaudirai.
Et je crois même que je serai profondément émue de m’être interrogée pour rien.
Parce que dans cette histoire, il ne s’agit pas d’avoir raison sur Jeff Bezos ou Leonardo DiCaprio.
Je préfère mille fois avoir tort et voir les animaux gagner.
Finalement…
Si les millions de Bezos sauvent une espèce,
qu’ils la sauvent.
Si l’influence de DiCaprio permet de protéger une forêt,
qu’il utilise son influence.
Si un scientifique peut consacrer sa vie à comprendre un animal,
qu’on lui donne les moyens de le faire.
Si un peuple connaît ce territoire depuis des générations,
écoutons-le.
Et si nous n’avons ni millions, ni fondation, ni audience mondiale…
cela ne nous dispense pas de participer.
Certains donneront 100 millions
D’autres planteront
Certains restaureront des récifs
D’autres transmettront un savoir
Certains achèteront simplement moins
D’autres choisiront mieux
Certains ramasseront un morceau de plastique sur une plage alors que personne ne les regarde.
Et finalement…
peut-être est-ce exactement cela, le véritable engagement écologique.
Pas être parfait, pas être le plus bruyant, pas être celui qui donne le plus, faire sa part avec ce que l’on possède
Et continuer à la faire lorsque plus personne n’applaudit, parce que milliardaires, célébrités, scientifiques, peuples autochtones, artisans, voyageurs, anonymes…
nous pouvons passer énormément de temps à nous demander qui est le plus légitime pour sauver la planète.
Pendant ce temps,
ELLE attend simplement que nous commencions.
Note personnelle
Cet article n’est pas une condamnation du Phoenix Species Project, c'est même tout l’inverse, je souhaite que cette initiative réussisse au-delà de toutes les attentes.
Je souhaite que les sommes annoncées deviennent des animaux, des plantes et des habitats encore présents demain.
Et Si elles le deviennent…
peu importe finalement le nom inscrit sur le chèque.
Mais continuons à regarder
À questionner
À demander des résultats
À nous questionner nous-mêmes aussi
Parce que l’écologie ne devrait appartenir ni aux milliardaires, ni aux célébrités, ni aux militants
Elle appartient à tous ceux qui habitent ici.
Et cela fait beaucoup de monde.
Michael Jackson nous avait laissé trois mots qui, des décennies plus tard, n’ont finalement rien perdu de leur urgence :
Heal the World.